Cela fait un moment que l’idée de casser la routine, apprendre de nouvelles choses et me connecter à un nouveau réseau me tente. J ‘ai envie de respirer et laisser derrière moi le vacarme de Bujumbura. La vie trépidante de la capitale m’a donné une claque si puissante que l’envie de m’évader est devenue irrésistible. Bujumbura n’est pas fait pour tout le monde, je l’ai compris depuis des lustres. J’ai décidé de me chercher un nouvel emploi et loin de la capitale. Une résolution qui n’a pas manqué d’étonner plus d’un.
Je suis déjà sur la route nationale, en route vers un nouveau chapitre ; une opportunité d’embauche vers le sud de la capitale économique. Au fur et à mesure que je m’éloigne de la capitale, l’idée de laisser derrière moi mes habitudes vespérales, mes amis et la bière du soir éveille déjà une douce nostalgie. La perspective d’un nouveau monde m’effraie. Je me rappelle que j’ai déjà pris la même direction à mes onze ans quand j’avais décidé de quitter le concon familial pour poursuivre mes études au petit séminaire. Je serre les dents, fais glisser la vitre de la voiture et tourne la tête vers le lac Tanganyika. Les eaux turquoise qui longent la route m’offrent un moment de répit. La douceur du vent caresse mon visage marqué par l’appréhension. Je lutte contre le courant du vent et m’efforce d’ouvrir les yeux, contracte mes pupilles pour regarder encore plus loin. Le vide au-dessus des eaux me rappelle que je vais me jeter encore une fois dans l’inconnu, deux décennies après le petit séminaire. Je ne reculerai pas.
Le goût de l’aventure dans les veines
Deux heures et demie plus tard, la voiture me dépose enfin à Rumonge. Je scrute les alentours à la recherche d’un véhicule pour rejoindre le « quartier général « , mais mes efforts sont vains. « Aucune voiture ne s’y rend actuellement. Tu peux prendre une moto pour cinquante mille francs », me lance une vieille dame, sous un ton moqueur. En pleine pénurie de carburant, une telle spéculation ne surprend personne. Quoi qu’il arrive, j’ai pris la décision : Bujumbura ne me reverra pas ! Un second conducteur qui fait une direction parallèle me propose de me déposer en cours de chemin sur la route en terre battue en bas la colline sur laquelle se trouve mon nouveau repère depuis la route goudronnée. Je conclus avec lui un deal parfait de cinq mille. Quinze minutes plus tard, fidèle à sa promesse, il m’arrête à l’endroit convenu. Le voyage vers l’inconnu continue.
En bas de la colline, sur la route, je ne trouve qu’une seule moto. On est deux à la négocier. Le client n’est plus roi, c’est le motocycliste qui dicte les règles. Il me taxe sept mille francs, tandis que l’autre passager, qui sera déposé en chemin, ne paie que cinq mille.
La route est tellement mauvaise que mon dos est à deux doigts de scinder en deux. Pourtant, je ne peux m’empêcher d’admirer la beauté du paysage qui défile à contre-sens. A un moment, j’arrête le conducteur pour prendre quelques photos de souvenir, l’idée de capturer et immortaliser les moments. A voir sa tête, je me dis qu’il me prend probablement pour un petit citadin gâté de Bujumbura. S’il savait ! Cela fait déjà dix minutes que je suis sur la moto, et l’impatience commence à me ronger. Plus on monte sur la montagne, plus le dos me fait mal et le froid commence à glacer ma tête. Je me demande vraiment à quoi pensaient ceux qui ont figé l’organisation sur cette montagne. « Regarde, on y est presque ! « , la voix du conducteur m’interpelle. Je suis soulagé, entre scepticisme, fatigue et curiosité.
Un petit paradis dans un coin perdu
Le paysage devant moi est à la fois splendide et étrange. Des infrastructures modernes, typiques des villes, côtoient un petit village campagnard. Sur la moto, à grande vitesse, nous traversons les petites maisons et bistros du village. La musique, l’odeur de la viande grillée, la danse de rue de quelques ivrognes me rappellent que je suis bien arrivé à la campagne.
Quelques minutes plus tard, je suis à l’entrée complexe et la différence se ressent déjà. “Welcome to … ” signale la pancarte au-dessus de l’entrée. Je m’annonce à la gardienne qui ne tarde pas à vérifier mon nom sur la liste des invités. Une fois la formalité accomplie, elle communique avec son coéquipier à l’autre bout de son talkie-walkie. Un autre gaillard, tout sourire, me fait entrer dans un petit bureau de sécurité pour un checking. Il fouille minutieusement mon sac-à-dos. Je fais profil bas et respecte les procédures de l’ambassade. À la sortie du bureau de sécurité, je remarque un parking automobile avec une pompe à essence. Cela me rappelle le calvaire de là où je viens.
Je suis charmé par l’organisation de l’endroit. Il en va de l’hospitalité des gens. Tous semblent partager la même phrase : « Soyez les bienvenus ». Timidement, je hoche la tête pour dire merci. La propreté est impressionnante, tout est impeccable et, surtout, d’un vert éclatant. L’air est doux et frais, un véritable baume qui me fait oublier la pollution de la ville. J’ose espérer que cet environnement est porteur d’espoir, de fertilité, de productivité, d’inspiration… et surtout de vie. Vais-je enfin écrire mon livre ici ? Tout semble propice aux rêves. J’espère ne pas être déçu plus tard. De petits diables déguisés en anges pourraient bien se cacher derrière cette verdure.
Je jette un coup d’œil furtif à gauche et à droite, m’assurant que personne ne me voit. Illico, je sors mon smartphone de la poche et prends quelques selfies pour ma copine, histoire de lui prouver que j’ai pris la bonne décision. De l’autre côté, se dessinent de hautes montagnes, couvertes d’arbres. Le paysage est à couper le souffle. Ma première randonnée, c’est maintenant ou jamais.
Le gardien m’amène vers une résidence où je dois passer la nuit. Nous longeons de petites allées pavées avec des pierres bien taillées à la perfection. J’ai tant entendu parler de cet endroit quand j’étais au petit séminaire, et depuis quelques minutes, les premières impressions n’ont fait que confirmer mes attentes. On continue d’avancer dans de petites ruelles sous des arbres et végétations d’une verdure presque paradisiaque. Les oiseaux gazouillent dans les arbres pour nous procurer une douce mélodie d’accueil.
Une fois arrivé, le gardien m’ouvre la porte de la chambre où je vais passer la nuit. Je pose mon sac à dos, et dès qu’il part, je sors pour explorer un peu plus les lieux. Je sillonne les arbres, les allées, en admirant les résidences des employés, l’hôpital et tous les alentours. Je me demande comment tout ce matériel a été ramené jusqu’ici au somment de la montagne. Rien n’est impossible à ceux qui ont la volonté. L’espace est tellement vaste que je commence à m’épuiser. Perdu dans mes pensées, je réalise soudain que je me suis égaré. Je ne parviens pas à me rappeler de la ruelle ramenant vers ma chambre. Je demande de l’aide à un passant en blouse blanche, un médecin qui revient probablement de la consultation. « Ici les patients sont tellement nombreux qu’on consulte jusqu’à la tombée de la nuit », m’explique-t-il.
Ensemble, nous remontons vers les résidences, un peu essoufflés. Arrivés, il s’avère que nous partageons le même bloc. Une fois à l’intérieur, je me laisse tomber sur le lit, profite d’un peu de musique, puis me relève pour boire le lait que j’ai emporté avec moi. Je complète le tout avec des biscuits et de l’eau minérale. Pendant que je digère mon repas, je donne le rapport de la journée à ma dulcinée, photos à l’appui. Elle n’attendait que ça pour pouvoir s’endormir. Dehors, les hiboux bouboulent dans les arbres pour me rappeler qu’il est déjà tard. J’éteins la lumière et me couvre …
Du bout du monde, demain sera un autre jour, une nouvelle aventure dans ce coin perdu de Kigutu ! Qui l’aurait cru !
