Une pensée à toutes ces jeunes filles qui sont nées libres mais à qui l'incivilité humaine n'a pas accordé la chance de vivre librement leurs rêves dans leurs droits.

Une vie de peines

Père, pourquoi es-tu parti trop tôt ? Quel âge devrai-je avoir ? Je ne me rappelle pas. Je ne veux même pas m’en rappeler. Si tendre et affectif, tu étais le père idéal que toute fille aurait voulu avoir. Ton diabète n’a pas voulu te garder près de moi pour me protéger de ce terrible monde où la rose a perdu son parfum et le soleil son éclat. Désolé de t’avouer que j’ai été infidèle aux vertus que tu m’as naguère transmises ; juste pour survivre.

J’implore père pour ton secours et ton réconfort. Je n’ai plus personne pour m’écouter, personne pour sécher mes larmes ; des larmes qui ont pour origine ton départ. Ce n’était pas ta faute, je sais mais celle du destin. Après ton départ ma mère n’a pas pu supporter ton absence longtemps et elle s’est défoulée dans les bras d’un inconnu. Malgré mon désaccord, elle l’a accueilli à bras et cœur ouverts dans notre maison et dans votre lit conjugal. Le clochard a eu la chance d’habiter une maison alors que profilait devant moi une route bien longue et semée de périls.   

Descente aux enfers

Les journées, au moment où ma mère était prise par ses travaux champêtres, son amant errait dans tous les villages pour son soi-disant commerce de bétails. Les soirs, il s’arrangeait toujours pour arriver, complètement saoul, le premier à la maison. Avant l’arrivée de ma mère, il me forçait à coucher avec lui. Il était tellement fort qu’il ne me laissait ni force pour me débattre ni voix pour crier. Chaque fois qu’il posait ses mains sur mes cuisses, j’étais dégouté. Je me taisais, fermai les yeux et serrai fortement mes dents pour supporter la douleur, subir et devenir dépotoir de sa semence. Il gémissait en moi tel un porc et laissait couler ses liquides sur et dans mon corps. La nuit, je n’ai qu’à fermer les yeux pour ressentir sa puanteur. Il me violait père et cela depuis mes treize ans !

De retour de ses travaux, ma mère ne croyait jamais à mes plaintes. Elle préférait croire son homme. C’était son moment opportun pour me rappeler dans sa voix cinglante que l’école ne m’apprenait rien à part déshonorer son amant. Pas étonnant, on était à couteaux tirés déjà ! Depuis ton départ, on ne s’est jamais serré les coudes malgré tes derniers conseils, la notion de famille a perdu son sens depuis qu’elle a offert son corps à ce connard. A seize ans, la maison m’est devenue inhabitable et j’ai décidé de plier bagage sans mot dire pour aller me chercher un destin ailleurs.

Un tunnel sans bout

Je me suis enfuie avec une amie qui avait un contact à Bujumbura. Le contact nous garantissait travail et liberté et nous devrions oublier l’école ; une échappatoire logique pour mes misères. C’était une femme habituée de la capitale. Elle nous a chaleureusement accueillies sous son toit. Dans sa bonté diabolique aux allures d’ange, elle s’est déclarée notre mère adoptive et nous a appris à nous prostituer. Elle nous a enseignées les codes du métier, comment prendre soin de nos clients ou comment éviter de se faire ramasser par la police. A la fin de la journée, on se partageait la somme gagnée et en échange on avait de la bouffe, un toit pour nous loger et quelques économies qui jusqu’à présent n’ont pas encore dignement assuré mon hygiène. Tel était le travail qu’on nous avait promis.

Père, ne me blâmes pas !  J’ai longtemps hésité avant de me décider. Je n’avais nulle part où aller et comme toujours personne pour m’aider. Je n’avais plus rien à préserver. Ma virginité, l’amant de ma mère l’avait emportée dans ses gémissements. Il ne me restait plus de dignité et j’avais juste un dernier souffle pour survivre. Je suis devenue une guerrière condamnée sur un champ de bataille totalement minée. Mes clients me maltraitent, je ne peux compter le nombre de fois où j’ai été giflée et humiliée. J’ai jusqu’ici subi tous les actes ignobles qu’on puisse infliger à une femme sans défense. Tous les soirs je pleure, je crie et je prie et ni Dieu ni les humains, personne ne semble être sensible à mes cris de détresses.

Et en ce moment où j’implore père, je viens de boucler mes vingt-cinq ans et je gis à l’hôpital. Ma santé s’est récemment détériorée. On m’a diagnostiquée le VIH et en plus d’autres infections sexuellement transmissibles qui présagent le pire que j’ai chopé. Et pourtant je suis sûr d’avoir pris mes précautions comme notre mère adoptive nous l’avait appris : « Préservatif ou rien ». Possible qu’un de mes clients l’a retiré à mon insu ; nombreuses sont les victimes du « stealthing ».

Ici-bas, la torture et la malédiction me pourchassent depuis ton départ. J’ai grandi avec et à petit feu je m’éteins avec. Mes tourments me poussent à vouloir te rejoindre pour ne plus souffrir, ne plus pleurer ; ne plus être. Ô père !  Comme j’aurais aimé avoir un doux châtiment !

Une réflexion sur « Une vie de peines »

  1. Courage ma fille! Nous sommes très fière de toi

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