Je rentre d’une fatigante mission de l’intérieur du pays, je passe devant le cimetière de Mpanda et une gerbe de fleur posée sur une tombe fraîche me rappelle que ça fait des lustres que je n’ai pas offert des fleurs à ma femme. Le seul et unique bouquet que j’ai eu à lui offrir fut lors de notre mariage, qui remonte à quelques années. Comme elle était belle et radieuse ma belle dulcinée, à cette époque ! Maintenant le temps, cruel ennemi de la beauté, a fait fané cette fleur qui fut jadis la plus belle de mon jardin. En réalité, elle n’était pas la seule fleur qui attirait le jardinier que j’étais. J’aimai trop les bouquets de fleurs pour ne me contenter que d’une seule rose. Ah ! Le beau vieux temps ! Ce n’était pas non plus de ma faute. Toutes ces senteurs qu’exhalaient ces fleurs m’attiraient et attisaient les flammes dans mon cœur ; des flammes que seul l’étreinte d’une bonne poitrine luxuriante parvenaient à calmer.
Mais pourquoi tous ces jolis papillons volaient-ils vers moi ? Voilà la question mystère que tout le monde autour de moi se posait. Qu’avais-je de plus que les autres pour les attirer comme un aimant ? La plupart croyait que je les attirai avec du fric, bande d’amateurs ! J’en ris encore quand je pense à cette idée qu’ils s’étaient forgés. J’étais le champion dans ma catégorie, une légende ! Je dirai simplement que je savais aimer mes fleurs et que mes fleurs savaient me retourner cet amour ; une attirance mutuelle, une symbiose qui profitait à nous tous. Jusqu’à maintenant, les rumeurs disent que mon nom continue de se faire entendre dans les rêves des femmes de cette magnifique capitale. Oui, mon passage vivra à jamais !
Des engagements et une retraite
Alors comment me suis-je retrouvé prisonnier, à perpétuité, d’une seule fleur, moi qui rêvais de galoper pour l’éternité dans les vastes vallées sans limites pleines des roses ? C’est vrai qu’elle était belle et irrésistible, comme les autres fleurs de mon jardin. C’est vrai qu’elle était le seul amour de ma vie, comme les autres amours de ma vie à cette époque. C’est vrai qu’elle était tous ces jolis noms que je donnai aussi à d’autres filles pour les faire croire qu’elles étaient uniques dans l’univers mais chacune d’elle l’était à sa manière. J’aimais la diversité dans mon univers mais aussi c’est vrai qu’elle était enceinte contrairement aux autres et que sa famille ne badinait pas avec ça. C’est ainsi que ma retraite a sonné, trop prématurément pour moi hélas. Je m’étais fait piqué en cueillant une rose.
Ainsi donc, j’ai dû subir le pire des supplices selon moi. Rester auprès d’une seule fleur pour la voir faner ; la regarder perdre progressivement ses couleurs les plus vives, voir le vent emporter progressivement son doux parfum, attendre et continuer à aimer cette fleur qui a perdu ses pétales et qui n’a plus que des épines qui deviennent de plus en plus piquant du jour au jour pendant qu’ailleurs d’autres fleurs plus belles s’épanouissent. Comment survivre à cette torture si ce n’est qu’en allant humer de temps en temps du pollen dans des jardins encore luxuriants ? Non !!! J’ai décroché. Je ne suis plus cet homme, du moins je fais tout pour ne plus être cet homme …
Pourquoi donc toute cette nostalgie ? Sûrement le délire dû à la déshydratation d’un homme qui n’a pas reçu une goutte de bière depuis des lustres. J’entre dans un bar dans l’intention de m’en offrir une bien fraîche et je me souviens du coup que mon toubib m’a interdit de boire de l’alcool. Hépatite ! Une des nombreuses cicatrices de mes batailles passées. Je m’offre malgré moi une grosse bouteille d’eau minérale, en attendant ma brochette, je me retourne pour aller m’installer et une courbe merveilleusement sculptée au sourire radieux se dresse accidentellement devant moi et ma table. Le parfum matinal d’une rose fraiche titille mes narines. Salut toi ! Point de répit pour le pauvre jardinier. Comme le monde est cruel ! Quel gâchis !
