Un amour inoxydable

J’avais 15 ans quand je l’ai vue pour la première fois. C’était un lundi, à la fin de la journée, pendant la fraternité des jeunes, à la paroisse. Habitué de ces fraternités, grâce à ma sœur qui s’était donné comme devoir de m’y trainer, pour m’éviter de vagabonder selon elle, son visage ne m’était pas familier. Je me suis convaincu que le fait d’avoir rêvé d’elle ce soir-là, était dû au fait qu’elle était nouvelle. Le lundi qui a suivi, bizarrement, j’avais hâte de retourner à la paroisse. Je ne l’ai pas revue ni ce lundi-là, ni celui qui a suivi, à ma grande déception. Heureusement le temps et les errances de l’adolescent que je devenais sont parvenus à l’effacer de ma mémoire, sans difficulté.

Je l’airevue deux ans plus tard, pendant le mariage de mon parrain de baptême. Elle était assise deux rangées devant moi, quelques chaises la décalaient à ma gauche. Elle portait une robe mauve qui lui collait le haut pour s’épandre en bas sous forme de franges ondulées dont on ne voyait pas le bout. Elle discutait avec une autre fille, un peu plus âgé qu’elle. Elle semblait s’ennuyer. Je ne pus retirer mon regard d’elle. Elle avait vraiment changé ; joufflu, une poitrine généreuse et un teint clair caramel ; le temps l’avait menue. Je n’ai pas pu lui parler mais les cérémonies du mariage m’ont semblé durer un laps de temps, moi qui d’habitude je les trouvai d’un ennui sidéral, entre la cacophonie qui y règne souvent, les longs et assommants discours des parrains et les assourdissantes animations musicales.

En rentrant, j’ai su de ma sœur que c’était une cousine de la fille avec qui elle discutait. Elle venait passer les vacances scolaires chez elle. Interne dans l’une des lycées de Bujumbura gérées par les sœurs, elle n’habitait pas Bujumbura. Je n’ai pas voulu insister et chercher à savoir où habitait la cousine, de peur de réveiller des soupçons chez ma sœur et risquer de me faire chambrer le reste de l’année. Mes galères et mes routines ne parvinrent pas à la happer de mes neurones cette fois-ci.

Six mois plus tard, pendant les grandes vacances de 2010, ma sœur terminait la fin de son cycle secondaire. Je parvins à la convaincre d’inviter la grande cousine, dans l’espoir que ma belle sera avec elle, vu que c’était les grandes vacances. Je la revis pour la troisième fois cette soirée d’Aout. C’est à cette soirée-là que j’ai pu mettre un nom sur l’ange de mes rêves, sentir sa peau contre la paume de mes mains, admirer sa dentition, plonger mon regard dans ses beaux yeux bruns et supporter sa voix un peu trop aiguë pour insupporter mes tympans sans pour autant m’en plaindre.                                                                                                                                                                                                 On s’est revue trois fois la semaine qui a suivi : un lundi après la fraternité, un jeudi soir devant chez elle et un samedi à la plage. Cette semaine a été la plus courte de l’année. Lorsqu’elle est retournée chez les siens, je ne lui ai pas dit ce que je ressentais, jugeant qu’il était trop tôt de passer le cap. Je n’avais pas de téléphone, elle n’en avait pas non plus. Sans moyen de communication, j’ai essayé de vivre sans elle.

Le pouvoir des retenus

Plusieurs mois passèrent sans la revoir, apprenant à vivre avec mes mirages, supportant la froideur de mes nuits grâce à des rêves et de vieux souvenirs et amortissant la brutalité de mes réveils par un mot qu’elle m’avait laissé avant de s’en aller ; l’évidence d’un cœur amoureux, triste et aigri …

Un soir d’Avril 2011, sous un ciel brumeux, prolongement d’une journée morne et fade, un appel inconnu consola mon ego : ma belle me proposait de nous voir le lendemain au marché de Ruvumera, pour acheter des bricoles. Mon cœur n’a pas battu la chamade, mes sens ne se sont pas affolés et mon oui était une dubitation d’un cœur habitué à se prendre les revers du destin à chaque fois que son amour se manifestait pour ensuite se volatiliser aussi vite qu’il était apparu. Ce jour-là l’improbable se produisit. Les dieux, probablement piteux de mes mésaventures, jetèrent leur dévolu sur moi en nous permettant de nous aimer, après les courses, à la maison. Une juste consolation pour une âme qui a su patienter dans sa décrépitude, esseulé dans un désert sentimental où les oasis se muaient aux frugalités de ses routines. J’ai alors cru à notre idylle. J’ai remercié les dieux de leur récompense, berçant ensuite mes illusions des lendemains aussi clair qu’un ciel sans nuage, un jour de juillet.

On dit que le destin est jaloux des belles histoires, j’en ai fait les frais, à mes dépens. Une semaine après avoir scellé notre histoire, la gardienne de mes nuits s’envolait pour le Maroc pour ses études universitaires, grâce à une bourse gouvernementale, sans un au revoir ni un adieu. Je ne l’ai jamais revue depuis …

Aujourd’hui j’ai 33 ans, marié et père d’un ange. Il ne passe pas une semaine sans que je pense à elle, ce que l’on a été et ce que l’on aurait été ; dans une histoire qui raconte un passé dont je suis nostalgique, dans un présent qui m’indiffère très souvent et un futur dont je doute qu’elle justifiera. En tout, je l’ai vue douze fois, embrasser trois fois, aimer une fois et le feu de mon amour pour elle est toujours aussi intense qu’un volcan sous pression.

Pour J.A. qui ne sais pas à quel point elle a été aimée.

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