Toi qui n’es jamais parti après m’avoir tant appris, qui m’a tenu compagnie pendant mes nuits froides ne me laissant pas seul à mon agonie, qui m’as privé des jours ensoleillés, m’enlevant la joie de vivre avec tes doux murmures à l’oreille à chaque fois qu’une amie se retournait contre moi, à chaque fois qu’un être bien-aimé quittait ce monde ; toi qui as toujours été là, même quand j’étais persuadé que je n’avais pas besoin de toi, toi qui t’es montré une amie digne, me tenant la main et me guidant malgré moi, ces mots te sont adressés.
Ce soir, je t’écris cette lettre pour te dire que j’ai enfin compris pourquoi tu es resté à chaque fois que je fuyais ta visite, quand j’essayai de cacher au monde la part sombre de ma personne, de peur d’être rejeté et jugé. Combien je t’ai fui et prétendu connaitre la joie quand tout mon être ne voulait que ressentir ton parfum ! Mes larmes me rappelaient à quel point tu n’étais qu’un nomade en quête d’un refuge pour la nuit.
Déni de réalité
On m’a appris que le monde ne me ferait jamais cadeau si j’étais faiblard, que si je te laissai me côtoyer, tu imposeras ta présence et resteras plus longtemps que prévu. Et moi j’ai écouté, parce que la tradition l’exigeait, parce que ma culture préfère les retenus à l’extravagance. C’est pour cela qu’à chaque fois que tu frappais à ma porte, je faisais le sourd et ne tournais même pas mon regard en ta direction. Tu t’es laissé parfois faire et moi et j’ai cru t’avoir maitrisé. J’étais bien fier de moi, fier de faire partie du monde des durs, de ceux qui n’éprouvent rien, ou du moins, qui ne laissent rien paraitre. Quelle illusion, n’est-ce pas ?
Ensuite tu t’es déchainé, comme une furie. Insistant et fluide à la fois, je n’ai pas su te résister assez longtemps. A force de te résister, prétendant que j’étais fort, j’avais oublié que tu n’étais qu’un ami sincère, que ton rôle dans les déceptions et les idées noires n’était pas de m’aigrir, de me faire perdre ma valeur et ma dignité mais plutôt de me murir et me purifier, comme le disait ce cher écrivain des temps anciens. Avais-je peur de grandir ? ma peur me voilait-il la face et m’empêchait-il de murir ? car à force de t’éviter, j’en appris beaucoup sur l’autre « amie » qui se montre toujours quand on te fermait la porte. Contrairement à toi, elle n’attendit pas ma permission pour me visiter puis s’installer sans retenue. Je n’étais pas préparé et je ne puis me défendre. A cause de lui, je suis devenu de ceux qui éprouvent mais qui se taisent, de peur du regard d’autrui et du jugement des miens ; j’ai perdu ma joie de vivre, mon sourire devenant nostalgique des temps où tu étais présent dans ma vie.
Dépressif
Cette « amie », que j’ai nommé dépression, me fit voir de toutes les couleurs. Envahissante et sans retenue, elle m’apprit de force tout ce que tu avais voulu me dire. Elle n’usa point de ta gentillesse, n’écouta point mes soupirs, m’enferma dans une tour d’amertume où je dus appeler au secours. Rendu à l’évidence qu’il n’y avait aucun autre choix, j’ai dû en parler. Mon cœur fit ce chemin et comprit que demander de l’aide ne me rendait pas faible ou incapable mais qu’il le fallait pour pouvoir avancer. Elle s’en alla, après des mois de bataille et d’efforts souvent déguisés en maladies. J’appris de nouveau à t’écouter, à t’apprécier à ta juste valeur. J’appris que la douleur était une émotion nécessaire et que je devais apprendre à la gérer, non la fuir. J’appris qu’elle rendait visite aux autres de la même façon mais que notre façon de la gérer était différent, pouvait nous rapprocher ou nous séparer, nous aider à grandir mais si nous l’ignorons un peu trop longtemps, elle laissait place à la dépression.
Je promets de t’écouter plus souvent, de ne pas te refouler ou te reléguer. Je marcherai à tes côtés, admireront ensemble le ciel étoilé la nuit, en écoutant du Canjo ou du Francis Cabrel, bercés par la douce mélodie des âmes brisées jusqu’à l’aube. Tu me rappelleras que l’amour n’est bon et beau que quand il sommeille dans deux cœurs qui battent au même rythme, que l’amitié est un feu qui réchauffe les âmes et répare les esprits et réveillera le souvenir de la joie de mon grand-père quand il me voyait. Tu m’apprendras tout de la vie et quand tu jugeras que j’en ai assez appris, je te raccompagnerai et te laisserai reprendre ton chemin de nomade des cœurs, sans aucune ovation.
