Trois jours de congé et j’ai troqué ma casquette de brasseur pour devenir détective de mon propre bonheur

Le bonheur a un prix

Il y a des moments dans la vie où je me demande quel tort j’ai fait aux dieux pour mériter leur décontenance. Il y a des situations où j’aurai aimé rester dans l’ignorance plutôt que savoir, perdre le semblant d’estime que j’ai, que j’avais du moins, et essayer de survivre dans un monde qui vas cesser de m’appartenir désormais. Je suis assis dans ce café resto, seul, amère et aigri, essayant tant bien que mal de contenir mon ressenti devant le spectacle de ce qui va désormais être une raison de détester. Devant ma table, à quelques tables un peu loin, mon regard n’arrive pas à se détacher d’elle. Le spectacle de cette vision m’enchante autant qu’elle me dégoute. L’amour de ma vie est là, à quelques mètres un peu loin, ravissante dans toute sa splendeur, mais je reste figé, incapable de faire un mouvement. Je me demande comment j’en suis arrivé là, ce qui m’est arrivé pour tomber si bas, comprendre ce qui a failli et si j’aurai pu l’éviter. Aucune réponse n’arrive à amortir le choc que je viens d’avoir quand je me rends compte que le soleil de mes nuits ne va pas résister à ses ténèbres et qu’il est en train de briller pour quelqu’un d’autre.

Au risque de tout perdre

On avait prévu de se voir le samedi à la fin de la journée. Entrainés dans la roue infernale de la routine, nos retrouvailles se résumaient à quelques heures par semaine, les week-ends, de préférence les dimanches, à la plage ou dans un bar qu’elle prenait soin de choisir elle-même. Depuis quelques mois, je la sentais distante. J’avais l’impression de côtoyer une étrangère, au fur et à mesure que le temps passait. J’avais mis tout ça sur le compte de mes déconvenues professionnelles puis essayer de survivre dans l’espoir de passer la tempête.

Le temps n’est pas arrivé à rassurer mes à priori et l’amour de ma jeunesse continuait de à me filer entre les doigts, insouciante de ma détresse et heureuse malgré moi. Alors j’ai voulu forcer la main du destin et j’ai fait ce que je me suis toujours refuser de faire depuis que je connais la valeur de la confiance : je l’ai espionné. Dans l’espoir de me tromper, avec le risque de perdre sa confiance puis la perdre, j’ai activé sa géolocalisation sur son téléphone, à son insu. Je n’ai pas voulu espionner directement son téléphone, probablement pour garder intact le peu d’estime qui me restait après avoir trahi sa confiance et amortir le poids de la culpabilité que ma conscience s’accusait. Trois jours de congé et j’ai troqué ma casquette de brasseur pour devenir détective de mon propre bonheur.

Mardi rien ne s’est passé. La géolocalisation confirmait ses dires, un soulagement que mes démons n’étaient que le fruit de ma fragilité et retard émotionnelles. Jeudi, mon égo était convaincu que mes djinns étaient des mirages que mon scepticisme nourrissait lorsque je me cherchais une quelconque raison pour m’expliquer ses sauts d’humeurs et ses caprices. J’ai maudit mes saints de m’avoir trompé sur son compte.

Le vendredi, j’ai voulu lui faire une surprise, faire exception à la règle d’une fois par semaine, aller la sortir de chez elle, partir s’ingurgiter du popcorn et admirer le coucher du soleil au-dessus de Bujumbura comme au bon vieux temps, à une époque où nous étions le centre de l’univers, quand les étoiles brillaient encore pour illuminer la nuit et mériter notre amour. Je ne l’ai pas trouvé chez elle, sa petite sœur m’a dit qu’elle était partie depuis le matin et la position de son téléphone m’a fait atterrir dans notre café resto préféré, là-bas même où nous allions pour se soustraire du reste du monde et s’inventer un avenir meilleur. Incapable de réagir, figé et tétanisé par la vision d’un inconnu dont les mains étaient sur les genoux nus de ma copine, j’ai regardé cette dernière et ce que j’ai vu a calciné le reste d’espoir qu’un cœur en détresse se réserve pour continuer à battre dans la tempête. La dernière fois que j’ai vu ce regard, c’était à nos débuts, on sortait d’un spectacle traumatisant au centre culturel, elle m’embrassait devant le chauffeur ahuri du bus qui allait la ramener au Nord, chez elle, au centre-ville ; avec un premier « je t’aime » …  

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