Aujourd’hui j’ai vu ma petite fille, quatrième de mes petits-enfants. J’ai fixé le petit ange et je me suis rendu à l’évidence : il est grand temps que je m’en aille ; incapable de la prendre dans mes bras, mes biceps défaillants depuis quelques années trahissent ma décrépitude. La jubilation dans mon cœur ne pouvait pas se lire sur mon visage ridé. J’ai senti des larmes monter mais rien ne s’est écoulé, mes conduits lacrymaux avaient tari. J’ai voulu caresser sa joue, mais quelque chose au fond de moi m’a retenu. Ma vie est devenue une suite d’incapacités que les miens essaient de calmer et voiler au détriment des finances qui, pour moi, serviraient mieux les vivants qu’un vieux schnock qui a déjà fait son temps. Mes enfants s’acharnent à prolonger l’existence d’un septuagénaire aigri, plus par devoir et obligation que par amour j’ai l’impression.
Une vie remplie.
Je suis né à une époque que les miens ont oubliée. J’ai eu la chance d’embrasser ma grand-mère, accompagner mon grand-père dans ses bananeraies puis l’assister traire ses vaches. J’ai embêté ma mère quand elle cuisinait puis respecter mon père comme un digne fils de la campagne. Je suis allé à l’école, un séminaire des prêtres dont je garde mes meilleurs souvenirs, les bons comme les mauvais. J’ai fait l’université du Burundi et je me suis casé avec une femme que je continu de penser ne pas avoir mérité. Elle m’a donné quatre enfants, qui à leur tour m’ont fait grand père quatre fois. Aujourd’hui, je suis retraité depuis douze ans ans, je vois les miens s’épanouir dans leurs vies et je m’en enorgueillis quand j’essaie de me comparer à mon paternel.
Je me parjurerai si j’avouai avoir vécu selon mes aspirations, la vie est une girouette que le vent des circonstances fait tourner selon ses caprices. J’ai rêvé plus grand que mes réalités, j’ai essayé de mériter chaque seconde de mon temps mais je me suis rendu compte que tout cela n’avait aucun intérêt face à la fugacité de l’existence. J’ai appris à me contenter de ce que j’ai, transmis à mes enfants ce que j’ai reçu et j’ai le sentiment du devoir accompli. Je suis ce que la société qualifie de vieux qui a vécu ; un fils digne du nom de son père, un père fier de l’avenir des siens, un nanti sur qui la famille jure tellement que son nom est synonyme d’honneurs et d’éloges.
Le désir profond des vieux
Ma vie se résume depuis quelques années à une monotonie grisante, voire débilitante, entre les visites chez le docteur et les rares visites des miens quand ils se souviennent qu’ils ont un papy. Le bonheur est devenu un souvenir lointain qui fond dans la nostalgie de mes heures de gloire entre une enfance insouciante, une adolescence ratée et un mariage correct. Certains matins, quand je me regarde devant le miroir, le reflet de ce que je vois me dégoute. L’image de ce corps abimé par l’âge, mes longs siestes passés à fixer le plafond et mes nuits blanches passées à ressasser mon passé renforce de plus en plus ma volonté de vouloir faire le grand voyage. A mon âge, on n’aspire plus à rien, on ne s’attend à rien de la vie. On vit dans le passé, étranger à son présent et le futur est synonyme d’une insipidité abrutissante qu’on voudrait bien se soustraire. Ce n’est pas agréable du tout.
Que c’est triste d’être vieux ! On est respecté, dans le meilleur des cas on sent de l’amitié de la part de nos proches, on évite les caresses de nos petits-enfants car personne n’a envie de frotter une cuticule fanée et on se réfugie dans nos souvenirs, en attendant que le temps vienne nous libérer de cette prison charnelle, devenue l’extravagance de notre déchéance. La mort en soit ne me fait pas peur. Ce qui m’effraie, c’est de ne plus me reconnaitre, sous les traits du vieillard que je suis devenu. Ça m’attriste de voir l’oubli que je suis entrain de devenir dans ce monde qui va vite, quand la promiscuité d’une génération trop dynamique me rappelle chaque jour que j’ai fait mon temps.
Je porte fièrement le poids de mes années et j’espère survivre dans la mémoire des miens car mourir c’est être oublié et survivre c’est voir son vécu être raconté des années après son dernier soupir. J’aspire à une belle fin, celle qui ne connait pas la souffrance, lorsqu’on s’allonge, l’âme en paix, le cœur à sa place, on ferme les yeux et dans un dernier battement, le cœur lâche, il ne charrie plus puis on s’en va. Une vie qui s’éteint sur une bonne note je dirai, une âme qui part en totale quiétude avec son existence, laissant derrière elle une histoire forgée et assagie par le temps pour inspirer les autres, dans une dernière ovation de la part des siens. Puisse le créateur entendre mon dernier vœu.
En mémoire de l’Immortel, parti à son temps.
