Un monde en déclin

Il est presque 17h. Le soleil s’éclipse doucement dans les nuages. Sous ses faibles rayons, on roule doucement sur la Route Nationale 15. Je baisse la vitre de la portière pour me laisser charmer par les beaux paysages du pays clamé de lait et de miel.

Garé au bord de la route, tout près des petits bistros, l’odeur de la viande porcine imprègne nos narines jusque dans la voiture. Pour nos papis, c’est le moment d’étancher la soif. Mais malgré la bouteille de bière dans la main, leurs visages n’ont rien d’étincelant. Ils ne sont peut-être qu’à la première bouteille ou c’est plutôt la banane qui a perdu sa saveur. Quant aux mères des familles, elles se démènent vigoureusement pour préparer le diner. Certaines, bébés au dos, pilent du maïs en chantant des mélodies parfaitement synchrones aux coups du pilon au fond du mortier. La nuit approche, il faut nourrir les enfants.  Et monsieur quand il va rentrer, creux au ventre, il faudra adoucir sa bière avec une pâte de maïs dans une proportion honorifique à son statut de mari puis s’offrir promptement à lui, attendre neuf mois et apprécier les dégâts. A leurs côtés, des enfants jouent et s’enjaillent dans la boue. Ça me rappelle mon enfance quand notre mère me chicotait pour avoir sali et déchiré mes habits dont je ne connaissais pas le coût, selon elle.

En effet, on est à la station-service Mutaho, une longue file de voitures et motos entremêlée faisant la queue dans l’espoir de s’approvisionner en carburant devant des pompes qui semblent hors service depuis des semaines. Devant ce spectacle désolant, une plainte du chauffeur à mes côtés se fait entendre : « Quand est-ce qu’on s’en sortira mon Dieu ? » avec amertume.  Mon visage devient terne, je me perds au fond de mes pensées avec des questions purement existentielles.

Une fin irrévocable

« Ce n’est pas pour bientôt que ça va s’améliorer malheureusement » ; me rappelait souvent un ami lors de nos discussions sur la vie, sur le fait de grandir et voir cette vie se compliquer encore plus. Je ne sens plus le moteur de la voiture. Dans ma tête les images d’il y a quelques minutes tournent en boucle pour essayer d’y attacher une explication. Je vois ces terrains qui deviennent de plus en plus arides. Que vont manger bientôt ces enfants qui crapahutaient insouciamment dans la boue ? Et le maïs que leurs mères pilaient, d’où vont-elles le cueillir d’ici quelques années à venir. A petit pas, la faim nous guette. Que dire des maladies qu’ils vont choper dans cette boue, une colonie certes de bactéries de toute virulence. D’où est-ce que leurs parents trouveront de l’argent pour les faire soigner ? L’assurance maladie n’existe que par nom. Quand bien même ils auront des médicaments, qu’en est-il de leur efficacité ? De nos jours la guérison recule épouvantablement au profit de la fin ; la mort. Je me désole en me rendant compte que chacune de mes questions trouve la plus effroyable et épouvantable des réponses. 

Je comprends en fin la raison derrière tous ces visages ternes sans sourires. Je comprends pourquoi l’un des enfants était si maigre et apathique : la malnutrition. Je compatis avec ces papis qui n’arrivent plus à sourire malgré la bouteille de bière dans la main, reniflant l’odeur de la viande porcine sans pouvoir s’offrir un petit morceau. Hélas, les besoins fondamentaux sont devenus un luxe que le petit citoyen lambda ne peut plus se permettre.

Et il y a cette mère enceinte que je vois marcher au bord de la route, bébé au dos, bois de chauffage sur la tête. Quel avenir ce monde réserve-t-il à ses enfants ? Le souvenir de ces bébés mignons que j’ai vus naître lors de mes stages de fin d’études de médecine surgit. La plupart était déjà conquis par des maladies de l’ère de la modernisation. Des beautés jetées dans la gueule du loup, des innocents condamnés à souffrir dans un monde auquel ils n’ont jamais demandé d’être conviés. Tel est l’issu des cinquante pourcents des grossesses non intentionnelles sur terre ; quel dommage …

Je suis éveillé par le son strident d’un frein brusque d’une voiture. Un petit garçon qui courait à la poursuite de sa balle a failli être écraser et rejoindre ses ancêtres. Je regarde le soleil perdre complétement ses rayons laissant place à une nuit sans étoiles ni lune, donnant la chance à un lendemain qui sera certainement animé d’un soleil encore plus accablant ; sans aucune lueur d’espoir pour l’avenir. L’idée de m’évader de cette vie, plonger dans un oubli total comme si aujourd’hui n’avait pas existé espérant que les lendemains connaissent un soleil plus vivant et étincelant effleure mon esprit. Sauf que je n’ai nulle part où m’évader.

Une réflexion sur « Un monde en déclin »

  1. La mélancolie nous laisse perplexe sans voir la lumière au bout du tunnel.
    In God we trust.

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