Enfin, une autre année qui commence. Je n’ai jamais été aussi heureux de terminer une année. Allongé sur le canapé, le regard au plafond, je compte les franges du faux-plafond en essayant d’ignorer les brouhahas qui rivalisent avec le son aigu des grillons au dehors. Célèbrent-ils la fin de l’année plus que son début ou l’inverse ? Je pense qu’ils s’en foutent royalement. Ce qui est certain, avec cette musique à fond, le gosier humide et la bouteille toujours pleine, ils célèbrent comme si la terre leur appartient. Comme je les envie !
Je viens de passer ma journée du 31 Décembre, assis sur un bureau. De 7h du matin jusqu’à 21h passée, mon laptop et moi avons fait un. Rentré chez moi, je me suis affairé sur le canapé sans arriver à fermer l’œil. Malgré la fatigue, j’essaie de me remémorer comment ont été mes douze mois de l’année. Etendu sur le canapé, le pied droit plié au sol, l’autre allongé, mon bras droit plié sous ma tête, mon autre bras sur le bide, le regard dans le néant, je regarde défiler mon année avec une pointe de déception, d’amertume et d’inachevé. Un goût de raté et d’un déjà-vécu que je n’apprécie guère m’envahit …
Joyeux anniversaire
Janvier, le mois le plus long de l’année. C’est le seul mois durant lequel je vois ma face d’ahuri sur les posts WhatsApp de mes proches en même temps. Les nouvelles années coïncident toujours avec mes anniversaires. Je ne garde pas un souvenir mémorable de celui de l’année précédente, mais je suis toujours reconnaissant du temps que je fais sans vraiment être fier de ce que je deviens chaque année ; au grand dam de ma copine. Avec le poids de l’âge adulte qui continue de s’alourdir sur mes épaules, c’est en Février que je me suis fixé mes objectifs des prochains douze mois (onze mois pour être précis). Quatre points clairs, précis, raisonnables et je crois réalisables dans les temps. Sauf que j’ai oublié que l’homme propose et les aléas de la vie disposent. Pendant Février, j’ai réussi un test de langue et échoué un autre. J’ai raté une opportunité d’études, décliné une autre puis je me suis essayé à apprendre les métiers de ma passion sans grand succès.
Mars m’a fait découvrir d’autres cieux et je confirme encore que l’herbe n’est pas toujours verte ailleurs. J’ai détesté l’expérience à vrai dire. Honni par mon amour, seul, aigri et nostalgique sous des cieux étrangers, une pensée et une compassion pour mes proches immigrés qui se cherchent une vie loin de leurs pays compriment mon cœur. Ils ont quitté leur terre natale pour espérer forcer la main du destin dans une terre hostile où ils devront toujours valoir quelque chose pour mériter ce qu’ils seront. Avril essaiera de remplir le vide ressenti pendant Mars à travers les laïus partagés avec mon meilleur ami, nouvellement anniversairisé, sur l’arnaque des temps modernes : faire des boulots qu’on déteste, pour des boss ingrats, encaisser tout ce qui nous arrive avec le sourire tout en sachant qu’il n’y a aucun moyen de s’y absoudre et que l’avenir sera encore plus barbant que le présent. Un shit deal comme nous avons appris à le dire. Mais bon, « impossible is nothing » selon lui ; il faut toujours essayer, jamais abandonner.
Vivre pour les autres
Ayant accepté l’inéluctabilité de ce qui devait m’arriver, je ne me souviens pas grand-chose du mois de Mai. Juin m’a fait une faveur en me laissant embrasser ma grande sœur encore une fois, porter mon neveu sur les épaules et voir ma mère pleurer sur sa petite-fille, après cinq ans d’absence. Je devrai cette opportunité à mon frère, pour qui les deux mois, Juin et Juillet, ont eu plus d’importance dans cette année écoulée que pour moi. Ravi de le voir se caser avec sa belle, j’ai compris qu’au-delà de l’amour, le mariage est avant toute chose une question de beaucoup d’argent. Les dépenses des condamnés à part, leur entourage participe aux frais des cérémonies ; impossible de s’y soustraire. On a beau essayer de limiter les dépenses, mais on se retrouve toujours sans le sou la semaine suivante.
Grace à mon frère, ma famille a eu l’opportunité de se réunir à nouveau comme au bon vieux temps ; avec toute leurs familles ; des neveux et des nièces. Seule ma petite sœur a manqué ces moments pour des raisons indépendantes de sa volonté (je l’ai revue en Décembre). J’ai apprécié ces temps de l’année particulièrement parce que le bonheur d’autrui a fait le mien. A défaut de trouver ce qui sied au mien, voir les autres irradiés et savoir y être pour quelque chose a nourri mes journées, dorloté mes nuits et supporté mon existence. Août a été plus clément quand je pense à mon ami congolais, envolé au pays de l’Oncle Sam avec toute sa famille après plus de vingt ans de traitement de dossier. Je le vois qui s’épanoui maintenant chaque jour et est fier de ce qu’il est en train de devenir. Il cumule actuellement deux boulots ; le capitalisme lui aura englouti ses temps libres qu’il avait à revendre dans notre Bujumbura.
Hakuna Matata
La routine s’installe, le sablier du temps continue de se vider, insensible à mes élucubrations. Le bilan de mon année n’est pas fameux. A force de vivre pour les autres, mes devoirs envers moi-même ont été ignorés ; j’ai oublié l’essentiel. Je doute d’accomplir mes objectifs de l’année ; mon existence est devenue une routine abrutissante sans aucun espoir de répondre à un quelconque coup de fouet du destin qui est censé me réveiller à moi-même. Mes réalisations du reste de l’année résultent plus par reflexe que par volonté. Procrastiner devient une seconde nature. J’ai beau essayer d’être présent pour ma famille, mon amour et mes amis, je ne me suis jamais senti si seul. Septembre passera comme une rafale. Octobre et Novembre me laisseront avec plus de question que de réponses sur la vie elle-même.
Quelque part au Nord de la capitale, deux gamins à peine éclos sont figés devant la télé chez leur oncle. A l’hôpital, leur maman vient de rendre son dernier soupir, après plusieurs jours dans le coma. La grande faucheuse est venue réclamer son dû et soulager une amie de ma famille. Un mois plus tard, c’est au tour d’une amie de perdre la vie. Après une maladie de longue durée, elle s’est éteinte dans les bras de sa maman. Je ne pense pas avoir été particulièrement choqué de leur disparition. Pour moi, elles avaient été rappelées à Dieu. C’était dommage mais c’était ainsi. J’étais toutefois frappé par le manque de discernement de la mort et ne savais pas comment justifier qu’elle s’attaquât à une génération plus utile à la société. Déjà que je ne me souciais plus de quoi serait fait mes lendemains, voilà qu’ils perdaient toute crédibilité à mes yeux. Foncièrement pessimiste, je suis devenu fataliste après ça ; l’existence me paraissait trop aléatoire pour valoir sa peine …
– BONANEEE …, tonne dans le salon la voix de ma sœur qui s’excite à l’idée de passer le nouvel an à la maison. Je la comprends. Après avoir passé les deux derniers loin des siens, c’est normal qu’elle célèbre à sa façon. Ça bouge beaucoup dans le salon mais je n’ai vraiment pas la tête à la fête. Je tire non sans difficulté ma carcasse pour aller me préparer à me coucher. J’évite de penser à ce qui m’attend pour l’année à venir, il est trop tôt. On va improviser en attendant. Demain est un autre jour.

Belle plume comme toujours, Didier.👌🏾
Demain est un un autre jour et 2023 est une toute autre année. Courage.
hhh