Buta 1996. Dans le bus qui me ramène à l’école, assis à l’arrière du siège du chauffeur, je regarde par la fenêtre le paysage défiler à vive allure devant mes yeux. De loin, des petites maisonnettes me rappellent chez moi, à l’autre bout du pays. Ils me manquent déjà. La fenêtre grandement ouverte, l’air froid et sec du Sud me fouette le visage. Je m’imprègne de cette sensation unique, me remémore mes meilleurs souvenirs de l’année écoulée dans l’espoir d’amortir le poids de ma peine de quitter les miens. J’ai rarement apprécié les rentrées scolaires. Quitter le concon familiale, aller passer tout le trimestre à l’internat, loin de ma mère, m’a été toujours déplaisant. Même si je suis devenu un habitué de ces voyages, après quatre ans au Petit Séminaire de Kanyosha et une année déjà à Buta, je continue de détester les rentrées scolaires. La première semaine du trimestre est souvent la plus difficile. Entre le souvenir et la nostalgie de mes journées chez moi, la sensation du vide et de solitude et le long temps d’adaptation au froid de canard de la région, j’avoue que le séminaire ne m’avait pas manqué du tout !
J’essaie de relativiser. Je vais revoir mon meilleur ami, rencontré à Kanyosha, à nos débuts de l’école secondaire. Partenaire d’infortune pendant les séances d’intégration et de bizutage, originaire du Sud, il m’a fait découvrir une partie de la province Bururi quand nous avons atterri à Buta. J’aurai voulu l’inviter chez moi aussi, mais la situation actuelle du pays est tendue, inutile de risquer le diable. Peut-être plus tard, quand la tempête des folies humaines aura passé, je lui revaudrais cette amitié inconditionnelle où l’innocence de l’âge continue de nous protéger du poison de la haine de nos ainés et de leurs démons. Mes camarades de classe m’ont manqué également. Le fait de vivre ensemble et de partager la même existence a créée des liens fraternels quasi indestructibles.
Polyvalent sur le terrain de basket, Michael Jordan est mon joueur préféré. Souvent meneur, parfois ailier de notre équipe, la meilleure de la région, je vais probablement être le nouveau capitaine cette année ; l’ancien étant partie l’année précédente. Basketteur professionnel est mon rêve ultime ; dans un pays où les lendemains sont flous, opaques et incertains, je mise sur mon talent comme porte de sortie. Avoir tenu tête à l’équipe du lycée Bururi pendant le championnat interscolaire a affermi ma volonté d’y parvenir et je dois faire tout pour y arriver.
La haine de l’autre
Bujumbura 1998. En ce dernier dimanche du mois, la messe a été dédiée aux victimes de l’attaque. Assis dans mon fauteuil roulant, le regard hagard, l’air évasif, les pensées en vrac, je regarde le prêtre gesticuler à coté du tabernacle pendant son homélie. Je n’arrive pas à suivre son homélie, je ne fais pas d’effort pour suivre. Je l’écoute par intermittence parler d’amour de Dieu, de pardon et de fraternité, sans grande concentration. Je trouve que son discours manque de convictions. J’ai l’impression qu’il simule, que ses paroles sont juste un débit de mots politiquement corrects pour justifier sa casquette d’homme de Dieu, convaincre sa conscience d’avoir fait ce qu’il devait faire et anesthésier l’auguste assemblé de ses folies meurtrières et sanglantes d’un passé qu’elle peine à apprendre et tirer les bonnes leçons. J’imagine que le chef de nos bureaux a harangué ses troupes de la même façon, avant de tomber sur nous, au soleil levant, pour justifier la noblesse de leur cause, venger les leurs, tombés sous les balles de leurs opposants et s’extasier de la mort des innocents, aller secouer nos étoiles qui n’ont pas su nous protéger de leurs grenades.
Cela fait un an que mon existence se résume à des aller-retours entre un médecin généraliste, une kinésithérapeute, un neurologue au centre hospitalo-universitaire de Kamenge et des longues et interminables thérapies morales à la paroisse, pour m’épancher sur mes états d’âmes comme pour m’aider à dompter mes djinns, ceux-là même qui continuent de hanter mes nuits, dans mon lit d’hôpital, dans des rêves où je me vois happé par une machette que je n’arrive jamais à esquiver. Je me réveille toujours en sueur, le cœur pompant cent à l’heure, le souffle entrecoupé, la peur dans le bide et en colère contre la terre entière.
Depuis plusieurs mois, j’essaie de trouver des explications à mon malheur sans y arriver. J’essaie de me mettre à la place de nos bourreaux pour expliquer la mort de mes camarades sans succès. A un âge où je rêvais d’appartenir au monde qui m’entoure, où je me cherchai une place en planifiant ma réussite, embrasser ma vie d’adulte et me trouver des références, j’ai été désillusionné. Les assassins de mon meilleur ami m’ont laissé des blessures intemporelles, cicatrices physiques et psychologiques d’un jeune de 17 ans au cœur meurtri et assombri par le départ de ses camarades et qui a perdu le gout à la vie. Sur l’autel de leur cause, ils ont sacrifié l’innocence d’un enfant qui n’avait que ses rêves pour se coucher la nuit, l’espoir d’une vie différente de ses ainés, dans un pays qui vis à la cadence des folies ethniques, où les pertes collatérales continuent de justifier les périodes de violence et alimenter le feu de la haine d’autrui.
Après deux mois aux soins intensifs, deux ans d’études ratées, l’avenir encore plus sombre qu’à la rentrée de 1996 ; je me pose beaucoup de questions sur ce que je vais devenir. Infirme à vie, je vois le spectre des choix de vie et de carrière se restreindre chaque mois. Mon rêve de basketteur enseveli, plus de doutes que d’espoir de m’en sortir, dans mon fauteuil roulant, pendant la transsubstantiation, les mains jointes sur mon menton, je ferme les yeux et du plus profond de mon être, je formule silencieusement ma prière, à l’adresse de ce Dieu qui connait le poids de ma peine, la souffrance de mon âme, l’amertume de mon cœur et le noir qui m’habite …
Le devoir de mémoire
Bujumbura 2022, je rentre à la maison très fatigué, le cœur gracieux et léger. Aujourd’hui, en préparation de la journée qui nous rappellera le sort qui nous a frappé il y a de cela quinze ans, j’ai revu mes frères. Je suis toujours ému quand je les revois, ensemble, avec nos infirmités et nos traumatismes assumés. Nous sommes les survivants d’une histoire que le monde entier connait désormais, la fleur qui a poussé après le sacrifice des nôtres, là où une quarantaine a perdu la vie et d’autres des parties d’eux-mêmes. Arrivé à la maison, je me dirige directement vers la cuisine. J’enlace contre moi ma femme. D’abord surprise, elle se retourne, me fixe dans les yeux puis me rend mon baiser sans dire un mot. Elle connait son mari hyper calme, taciturne et effacé, rarement démonstratif de ses sentiments, je comprends sa stupéfaction. Elle sait que je viens de la réunion avec mes frères, consciente de ce que ça représente à mes yeux, elle compati silencieusement et partage mon enthousiasme. La maison est très calme, nos deux garçons sont surement encore au lit ; entrain de rêvasser des mondes plus pacifiques et tolérants.
Avec le temps, j’ai accepté mon destin et me suis reconcilié avec moi-même et mon histoire. Avec l’aide des miens, j’ai appris à pardonner, aller de l’avant et tirer la meilleure leçon de vie dans cette tragédie. La plupart des survivants sont partis loin de l’épicentre, rares d’entre nous sommes restés et nous sommes restés en contact pendant tout ce temps. La force des uns, les témoignages des autres, le martyr de nos disparus et la reconnaissance de notre sacrifice nous a forgé un caractère et une personnalité. La plupart d’entre nous ont même choisi leurs carrières à partir de ce passé. Comme un phare dans la nuit, nous avons choisi de briller pour autrui, devenir la lumière des autres, continuer à montrer l’exemple, avec nos blessures et nos morts ; sans oublier d’où l’on est venu.
En lisant les histoires des autres au même sort que le mien voire pire, en apprenant à raconter mon histoire, surtout quand mon jeune ainé essai de comprendre l’origine de ma démarche gauche et sans assurance, j’ai compris que le message à passer est plus important que l’histoire elle-même. Mon auditoire est plus intéressé par la partie post-tragédie : le pardon, la justice, la foi et l’acceptation de soi. J’ai compris que j’avais le devoir de transmettre un message d’amour, celui de l’unité et de la paix et surtout faire comprendre à cette nouvelle génération en quête d’identité et de repères que tant qu’on accepte de vivre en harmonie avec soi-même, malgré le sort qui peut s’abattre sur soi à tout moment, rien ni personne n’est capable de déranger sa quiétude. J’ai appris cela de ma défunte mère. J’espère mériter le sursis que le Créateur m’a offert en transmettant ce que j’ai hérité de mon destin. Puisse les martyrs de la Fraternité m’assister.
