A mon frère qui se demande si je suis toujours en vie.
Cher Jumeau,
Ne sois pas surpris de recevoir cette lettre en ce jour après tant d’années. Malgré la guerre, je n’ai jamais oublié notre anniversaire. L’année passée nous aurions fêté ensemble nos dix-huit ans. Je n’ai pas pu t’écrire pour des raisons de sécurité. J’avais reçu une balle dans ma cuisse, il y a quelques mois. Je n’avais pas pu bouger de mon lit pendant un moment et nous n’avions pas le droit de contacter nos proches. Je t’écris aujourd’hui pour te souhaiter mes vœux de bonheur tout en espérant nous réunir à nouveau un jour et te raconter la vie que je mène ici où je me bats pour une cause perdue.
Notre anniversaire me rappelle toujours nos anciens petits bonheurs puérils, nos ambitions et nos folies. Tu voulais devenir prêtre ; une ambition qui contrastait avec ton profil. Je suis d’ailleurs resté sceptique quant à ta future dévotion sacerdotale. De mon côté, je rêvais de devenir riche un jour et tout n’était qu’une question de temps selon mes convictions. Avec une belle note et un bon diplôme, la richesse devrait bientôt me sourire. Il fallait étudier avec ardeur comme nous le recommandaient nos parents ; chose que je faisais parfaitement. Je m’appliquai avec courage et assiduité. Madelaine, notre ancienne enseignante de la quatrième année peut toujours l’affirmer. Par ailleurs est-elle encore en vie ? Il y a deux ans, nous avons attaqué son école. J’ai esquivé la mission pour assister, de loin, le démolissement de mon ancienne école. Que pouvais-je faire d’autre ? J’étais encore un insignifiant enfant soldat porteur de munitions en bandoulière. Récemment, je me suis rappelé que j’étais toujours sa référence pour la lecture à haute voix de nos textes du livre de français. J’avais un accent parisien, disait-elle. Aujourd’hui ce n’est qu’un souvenir, hélas ! Je m’éteins avec mon français, au front, dans une guerre dont la raison m’échappe actuellement. Quel gâchis, n’est-ce pas ?
Réminiscence
Tout prend origine le soir du 10 Avril 1999, rentrant de l’école, retrouvant nos parents gisant sous les décombres de notre petite maison complètement démolie par les bombardements de l’avion militaire qui n’arrêtait pas de chasser les rebelles. Nos parents avaient été des dommages collatéraux d’une guerre qu’ils n’avaient pas initiée. Ils n’étaient que deux ordinaires paysans qui suaient jour et nuit pour offrir un meilleur avenir à leurs enfants.
Je n’ai pas pu digérer leur départ. Plein de rage, j’ai haï la vie. Une vie si injuste et étrangement sournoise qui sauve les uns et qui par la même occasion travaille à la perte des autres. Mon esprit s’est affaibli au point de devenir presque dépressif. Joseph, notre ancien voisin, recruteur des jeunes soldats rebelles m’a repéré comme potentiel combattant, nourri par la rage et la vengeance et m’a recruté. Comme un vrai soldat, je lui ai été loyale et j’ai suivi à la lettre ses enseignements. J’ai atterri au maquis pour devenir un jeune rebelle prêt à venger ses parents et par la même occasion libérer de l’injustice notre soi-disant ethnie ; une cause que je croyais comprendre à l’époque.
Durant deux ans, j’ai combattu. Je suis devenu raide et insensible à la vie, au point d’oser tirer à bout portant sur une victime sans défense. L’étonnamment du kalachnikov, l’explosion des grenades et des bombes sont devenus ma chanson préférée. Les cadavres sont devenus une récompense à mes actes de bravoure. J’ai fait tant d’actes ignobles que ton bon Dieu ne pourra jamais me pardonner. Aujourd’hui les visages de mes victimes me hantent jour et nuit. J’ai longtemps tenu, mais j’en peux plus. Difficile de trouver sommeil. Les hiboux sont devenus mes amis nocturnes. En ce moment même où je t’écris, ils bouboulent dans les arbres au-dessus de ma tête.
On est presque à l’aube, la nuit a été muette mais l’œil est resté grandement ouvert pour veiller sur mes compagnons de guerre. A petit feu, ma santé physique et mentale s’épuise au même rythme. Mon corps pue la mort. Je ne me rappelle plus la dernière fois que j’ai pris une douche. Quant à mon estomac, il n’a connu de véritable repas que la semaine dernière le jour où on a pillé la ferme du grand Kamina ; certainement que tu en a entendu parler.
Cher Butoyi, je t’écris cette lettre dans l’espoir que tu vas intégrer le grand séminaire si ce n’est pas déjà le cas. Quand tu deviendras prêtre et que je ne suis toujours pas rentré à la maison, n’oublies pas de me dédier une messe de requiem pour ma délivrance.
Joyeux anniversaire à nous, petit frère.
Ton jumeau qui n’a jamais cessé de t’aimer.
