A malin, malin et demi

Assis dans cette grande salle spacieuse où le blanc et le vert sont à l’honneur, je sculpte minutieusement les alentours, de la vieille femme tremblotante qui se tient près de moi au jeune garçon casquette bleu foncé, tête plongée dans son Android, jambe droite reposant sur sa cuisse gauche. Fonctionnaire, comme la plupart des gens ici, je me sens pourtant très différent d’eux. Une voix qui semble provenir du néant appelle les numéros à se présenter aux guichets. Je jette un coup d’œil sur mon numéro et constate qu’il y a encore une cinquantaine de personnes devant moi. Bien ; je dois patienter.

Un saut dans le passé

Depuis mon jeune âge, mon entourage me discernait un puissant esprit d’analyse. Tout avait un sens pour moi, de la plus insignifiante mimique à la plus désintéressée des phrases. J’avais un sens des détails qui surprenait mes proches. Comme anecdote, quand j’avais à peine quinze ans, je me souviens du jour où un jeune avec des problèmes de drogues est venu chercher mon grand frère. Ce jeune était anxieux et effleurait son cou à maintes reprises. A ce moment, j’ai eu une intuition qui m’a semblé évidente puis j’ai murmuré à ma sœur de deux ans ma cadette : « Ce mec a un problème et ça a un rapport avec le cou. » Plus tard, on apprendra qu’il avait étranglé son dealer, fou de rage, parce qu’il avait refusé de lui filer sa dose. Ma petite sœur s’est fait la joie de révéler à tout le monde mon exploit. Mes prédications ne sont pas toujours justes mais j’ai l’intime conviction que l’humain peut nous révéler plusieurs choses par son comportement.

Au fil des années, j’ai mis ce « don » de côté sauf en cas de besoin afin d’anticiper une situation incertaine ou pour ma sécurité. Par exemple, avant de me lancer dans une association, je décèle les gestes de leurs membres qui me renseignent s’ils y sont heureux ou pas. D’ailleurs, c’est la quête de chacun : multiplier ses instants de bonheur. Après 30 ans d’existence, ma quête a pris la forme d’un ange venu guider mon esprit errant et qui porte le magnifique nom de Véra, rencontrée pendant un théâtre il y a de cela quelques mois. Elle m’a charmé par son esprit enjoué et son beau sourire qui me fait encore perdre mes repères. Notre histoire a pris une tournure agréablement inattendue. Ce fût pour moi une évidence de lui demander sa main, ce qu’elle a accepté à mon grand bonheur. Hélas, un drame s’est faufilé dans notre vie paisible.

L’arroseur arrosé

Deux mois avant le jour tant attendu, celui de notre union devant Dieu et les hommes, les médecins ont diagnostiqué une tumeur dans l’utérus de ma fiancée. Ensuite, ils nous ont recommandé de nous rendre en Inde moyennant une somme fort considérable pour qu’on puisse enlever la tumeur à défaut de lui faire une hystérectomie. Ce dernier choix ne semble pas être envisageable pour ma future femme car elle va perdre toutes les chances d’avoir un enfant. Après l’annulation du mariage et maintes discussions sur le sujet, nous nous sommes confiés à nos proches puis solliciter leur aide afin de rassembler la somme nécessaire. Le temps joue contre nous et l’argent de la collecte n’est pas encore suffisant …

Je vais consulter mon solde à la banque. Soudain, me vient l’idée d’user de mon « don » pour vider quelques poches afin de réunir l’argent nécessaire pour les soins de celle qui allait devenir ma femme. Une vieille femme, assise près de moi, un lourd sac à la main, me demande de vérifier si elle a bien écrit en lettres le montant de son versement. « Quatre ving mille francs Bu » a-t-elle écrit. Je lui dis qu’elle a oublié de mettre un « t » sur le mot « vingt » ; elle me remercie gentiment. Mon instinct me dit qu’elle a beaucoup plus de monnaie dans son sac que ce qu’elle veut bien verser sur son compte. Je pense à une ruse pour lui prendre son argent. De toute façon, elle est très vieille, ça ne lui fera pas un grand choc. À son âge, elle n’a plus grand-chose à consommer et ses enfants pourront toujours lui venir en aide.

Elle se tourne vers moi et m’emprunte mon téléphone. Elle veut appeler son fils. Je compose pour elle le numéro qu’elle me dicte et lui tends l’appareil. Je l’observe s’éloigner pour parler à l’extérieur en laissant son sac près de moi. L’adrénaline monte en moi, je profite de cette chance inespérée pour glisser doucement son sac vers moi. Je suis ahuri de n’y constater que des tas de papiers tout blancs. Même les quatre-vingt mille francs n’y sont plus! Je jette un coup d’œil vers l’extérieur, aucune trace d’elle. Je sors dehors en courant, sous les regards interrogateurs des clients de la banque et de me rendre à l’évidence que la vieille a disparu. Je me suis fait piéger comme un débutant. Je repars, penaud, la honte dans l’âme …

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