Un voyage, du bout du monde jusque dans l'au-delà.

Vue de l’au-delà

Ça fait déjà cinq jours que j’ai quitté le monde des vivants et le temps est devenu une éternité. De là où je suis, la succession des jours et des nuits n’existe plus. Tout est sombre et seules les voix de mes proches sur terre me gardent éveillé.

Sur terre, c’est le jour de mes funérailles. Assourdis, les sanglots de Lucie, ma femme parviennent jusqu’à moi. Sa future existence solitaire l’angoisse. C’est la belle créature qui était convoitée par tous les hommes de la capitale, à une époque où je ne valais pas grand-chose durant laquelle je l’avais connue pure d’âme et de corps. Elle avait succombé à mon charme. Je n’étais pas riche mais j’étais le gentleman dont elle avait tant rêvé, selon ses dires. Elle m’avait aimé parce que j’avais le courage et la rage envie de progresser. Pour un ménage, j’étais un espoir de prospérité, une assurance de stabilité et d’amour. A mes yeux, elle était comme une douce plante, une fleur délicate que j’avais jurée d’aimer et de chérir devant le créateur, jusqu’à la fin des temps.

J’aimerais revenir pour lui dire que je n’ai jamais failli à mon engagement malgré les on-dit, lui écrire ne fut-ce qu’un dernier texte d’amour comme j’aimais le faire jadis. J’aimerais lui acheter son vin préféré et regarder ensemble les vidéos de notre mariage pour une dernière fois. Malheureusement le destin en a décidé autrement. Il y a cinq jours, quelques secondes ont suffi pour qu’un soulard relâche ses freins et m’ôte ce bonheur à jamais.

Je me réjouis quand-même du sang froid que dégage la voix d’Edgar, notre vaillant fils. Je sais qu’il va toujours veiller sur sa mère, comme convenu dans notre deal. Je suis fier de ce qu’il est en train de devenir. Si seulement je pouvais être présent, juste une dernière fois, pour lui apprendre à gérer les affaires familiales et lui faire comprendre la valeur de l’argent. Tout repose maintenant sur ses épaules. A son âge, Il n’était pas encore prêt pour un tel fardeau mais j’espère que le temps lui sera assez débonnaire pour mûrir ; il n’a pas vraiment le choix après tout. Je suis quand même à la fois fier mais inquiet aussi, ça m’effraie de les avoir laissés et je regrette d’être parti si tôt.   

De la compassion et de la colère

La compassion de mes amis et anciens collègues me donnent un peu de répit dans mes aigreurs. Ils sont venus pour réconforter ma famille et me faire un dernier adieu. Je sens qu’il y a du monde, comme à l’accoutumé d’ailleurs. Devrais-je m’en réjouir peut-être ? le fond de leurs pensées diffère de leurs dires, un mélange de compassion et d’hypocrisie qui m’exaspèrent. Rares ont l’air de sincèrement me regretter, d’autres, mes détracteurs, se délectent de mes malheurs, devant mon corps en décomposition. Ils sont venus pour m’enterrer enfin. Difficile de rester stoïque devant une scène pareille dans mon caveau.

Pour couronner le tout, j’entends la dernière des voix que j’aimerais entendre en ce moment. C’est mon ancien patron, probablement dans un costume ringard, qui déblatère sur ma dépouille en parodiant ma personne. Il fait pleuvoir des éloges sur mon existence, il relate les heures supplémentaires que je me tapais pour subvenir aux besoins des miens. Ce sont ces mêmes heures qui m’éloignaient de ma Lucie et c’est pendant ces heures qu’il tentait le tout pour le tout pour la séduire. Fidèle qu’elle était, elle résistait toujours à la tentation. Maintenant, je suis presque certain que cet imbécile va sauter sur l’occasion pour retenter le coup.  

Je me rends compte à quel point l’humain est hypocrite. Sur terre, mensonge et honnêteté se mêlent si étroitement qu’on ne peut guère les démêler. Rien qu’en y pensant, ma colère monte et j’ai envie de revenir pour protéger les miens et me rendre justice si besoin.

De là où je suis, je cris, je me débats de toutes mes forces pour resurgir dans ces cérémonies blasphématoires. Mais je n’ai personne pour m’entendre. Ma voix n’a plus d’écho, mon existence est fictive et mon corps est figé ; tout est rigide et la recherche inespérée d’un quelconque assouplissement exacerbe ma colère. A mes côtés, dans d’autres caveaux, j’entends des hommes et des femmes tous grogner de rage. Tenteraient-ils de retourner sur terre pour en découdre avec l’humanité ou rêvent-ils des dernières fois comme moi ? Mais Dieu l’avait deviné depuis la nuit des temps ; IL n’a laissé aucun repère pour regagner le monde des vivants.

Du bout du monde, ils ont certainement raison. Les morts ne sont jamais partis, leurs esprits rôdent autour en priant pour les leurs et aussi paisibles et inoffensifs qu’ils paraissent les regrets, la souffrance de leurs proches, l’existence prolongé de ceux qui leur ont ôté la vie les poussent tous à vouloir revenir à la vie.

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