Maculée conception

Ici tout est obscur, je ne peux voir ni parler ; on ne me l’a pas encore appris. Mais j’entends et je sais interpréter les signaux qui arrivent jusqu’à moi. Fruit de la conception, je vis dans une poche fait d’une membrane contenant un liquide peu limpide sans gout ni odeur. Cette poche, c’est ma maison et cette membrane, c’est mon toit et tout l’édifice constitue mon abri. C’est ce liquide qui étanche ma soif et c’est dans ce même liquide que je me soulage paradoxalement. Ceci n’a jamais eu d’impact sur mon être. Le gout du liquide n’a jamais changé, encore moins sa consistance ou son odeur. Tout est bien conçu pour m’offrir une vie aquatique calme et paisible se résumant tel un amphibien aux petites courses et promenades dans le liquide. Bien évidemment avant que mes sens se développent suffisamment pour commencer à affronter les menaces externes.

Depuis quelques temps, je grandis, mon corps prend de l’élan. J’existe. Proportionnellement, mes sens se renforcent pour mieux appréhender cette existence. Mais j’ai l’impression que l’extérieur semble vouloir m’aspirer contre mon gré. Malheureusement, je ne suis pas encore assez robuste pour la vie terrestre. Au fur du temps l’ambiance dans mon abri devient de plus en plus toxique. Souvent, à travers la membrane des chocs pénètrent jusqu’à moi et au paroxysme de leur brutalité, j’ai mal. Mon cœur bat trop vite, je suis inquiet, je cours et nage dans le liquide. J’essaye de me cacher mais le sac est tellement étroit que je n’ai nulle part où trouver refuge. Je reste à découvert et me résous à cohabiter avec l’angoisse et le désespoir.

Une existence condamnée

« J’aurais aimé ne pas l’avoir. Je ne suis pas prête pour un tel fardeau » ; tonne une voix dehors. C’est habituellement la même musique qui précède la douleur à laquelle je fais face depuis que mes sens se sont mis en place.

« Tu aurais dû accepter l’avortement. » ; rajoute une autre voix, rageux et intense, « Redis-le encore une fois et je t’enterre avec ton petit. »

 Je ne crie pas certes mais je perçois tout. Je sens que dehors ça se chamaille. Je souffre et ma réaction se résume toujours à nager, courir, pisser et chier dans le liquide. Les cris s’intensifient dehors puis, je me sens vaciller dans le liquide sous le coup des chocs qui arrivent jusqu’à moi. Je m’accroche à la corde qui me lie à la membrane de la poche qui m’héberge au risque de m’étrangler. Je crains pour ma vie …

L’accalmie n’aura été qu’éphémère. L’effondrement de la forteresse qui semblait avoir été faite pour me protéger est imminent. D’ailleurs, il y a le liquide qui diminue depuis quelques temps. Je n’ai plus où nager. Le peu de liquide qui me reste a un gout acre avec une odeur piquante ; mon écosystème décline. L’ambiance m’est insupportable, j’ai envie de me propulser en dehors de l’abri malgré le risque d’y laisser ma peau. J’ai soif et mon estomac est vide ; je faiblis. La fin de mon existence aquatique approche ; ma peur s’accroit.

Mes doutes se confirment quand je me sens renversé d’un coup. Une force m’aspire en dehors du sac ; la poche est déjà démolie. Je bute mon crâne, mes épaules et mes côtes sur des murs solides. Je longe un conduit d’où je goute à un liquide dont la saveur et l’odeur n’ont rien d’accoutumé. Complètement rembourré, j’atterris péniblement à l’extérieur. Je pousse un cri d’effroi, je pleure avant de me sentir vaciller cette fois-ci à l’air libre. Voici la brutalité qui m’attendait. En un laps de temps, la corde qui m’attachait à ma poche n’est plus. Il ne me reste qu’un petit bout collé à mon ombilic. Je suis libre au prix d’une souffrance atroce. Je continue de crier et de pleurer, je manque d’air, je suffoque. Je n’ai pas encore de poumons solides pour une vie extérieure. Je suis prématuré, trop petit.

« Qu’allons-nous faire de ce petit ange, bon sang ! » ; s’interroge à haute voix l’équipe qui m’accueille. 

Je me demande alors si je vais survivre.

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