Il est environ sept heures du matin. Je suis assise dans le bus. Il fait déjà chaud dehors mais l’intérieur du bus est agréable et apaisant. Les sièges sont propres et les fenêtres laissent entrer une lumière douce. Tout est calme. À cette heure-là, les gens ne parlent pas beaucoup. Je suis là, un peu en retrait, sur la droite, juste derrière lui. Derrière l’inconnu. Il est assis à gauche, une rangée devant moi. Il ne parle pas, il ne bouge presque pas. Il est juste là. Il regarde la vitre comme si ses pensées ne s’arrêtaient pas juste derrière la vitre. Il porte un t-shirt blanc, un petit sac autour de son cou et un casque audio sur ses oreilles. Je ne sais pas ce qu’il écoute et le silence qu’il dégage est plus profond que n’importe quelle chanson. Il donne l’impression d’être quelqu’un de réservé, quelqu’un qui ne s’ouvre pas si facilement. Mais dans sa manière d’être là, droit, concentré, il y’a quelque chose qui dit qu’il peut être dynamique, peut-être même drôle, quand il se sent à l’aise.
Je viens d’arriver dans cette ville. Je ne connais pas encore beaucoup de gens. Mais ce matin-là, je me sens bien. Joyeuse même. Je suis remplie de gratitude pour plein de petites choses. Et c’est sûrement à cause de ça que je remarque l’inconnu. C’est souvent quand on va bien qu’on commence à voir ceux qui vont moins bien, ceux qui se cachent derrière un décor. Lui ne cherche pas à se faire remarquer. Il ne regarde même pas autour de lui. Il est là, enfermé dans son propre monde comme s’il attendait quelque chose, ou qu’il essayait de comprendre. Sa posture me parle un peu. Elle me rappelle cette fatigue qu’on ne voit pas forcément mais qu’on ressent. Une fatigue intérieure qui ne vient pas du manque de sommeil, ou du manque de repos, mais de quelque chose de plus profond. De ces choses qu’on garde en soi parce qu’on ne sait pas à qui les dire. Je ne le connais pas, mais à ce moment là, je sens qu’il porte quelque chose de lourd en lui.
Le bruit des regards
L’inconnu ne fait aucun geste particulier. Il ne tripote pas son sac, ne change pas de position. Il est simplement là, concentré sur ce qu’il vit dans sa tête. Et puis soudain, il tourne légèrement sa tête vers moi. Son regard me fixe. C’est bref, mais réel. Nos regards se croisent et, pendant une seconde, j’ai l’impression qu’il m’a remarquée. Comme si, à ce moment-là, on s’était compris sans se parler. Puis il détourne les yeux, et retourne dans son monde. Et là, je ressens quelque chose d’étrange. Une petite connexion, comme si chacun avait pu entrer dans le monde de l’autre. Mais juste après, j’ai l’impression qu’il referme la porte. Comme s’il ne voulait pas que j’entre dans son monde. Et je respecte ça. Parce que des fois, les silences valent plus que les mots. Et parce qu’on ne sait jamais ce que les autres traversent.
En le regardant, je pense à tous ceux qui avancent comme lui. Qui vivent avec des choses qu’ils n’osent pas dire. Ceux qui disent « ça va » sans y croire pour ne pas avoir à s’expliquer. Je pense à ceux qui s’efforcent à sourire, qui portent leurs souffrances comme des sacs invisibles. Et je me rends compte qu’on est nombreux à faire ça. On avance, on joue le jeu, on montre l’image qu’il faut. Mais à l’intérieur, chacun porte sa propre histoire. Son propre combat. Son propre silence. Et cet inconnu, silencieux, juste devant moi, me rappelle tout ça.
Juste etre là
Bientôt, il va descendre. Je le sens. Il regarde de plus en plus vers la porte. Il ajuste légèrement son sac, comme s’il se préparait. Ensuite, sans un mot, il se lève et sort. Il ne se retourne pas, il quitte le bus comme il y est entré. Discrètement. Peut-être que personne ne remarquera qu’il était là. Mais moi, je m’en souviendrai. Parce que dans son silence, il m’a appris quelque chose. Il m’a rappelé qu’on peut croiser des inconnus, et en quelques minutes, ressentir plus qu’en une journée entière.
L’inconnu m’a donné envie d’écouter ceux qui ne parlent pas, remarquer ceux qu’on ne remarque pas. Et surtout, il m’a donné envie d’être plus douce, avec les autres, mais aussi avec moi-même. Parce qu’on ne sait jamais ce que l’autre vit à l’intérieur. Et parfois ce qu’il lui faut, ce n’est pas qu’on lui parle. C’est juste qu’on soit là.

Magnifique texte Mona 🤗!
Merci pour ce beau moment de lecture 🌹
J’aime bien tes publication chère Lamona. C’est vraiment doux et agréable. Ça renseigne et ça ramène les esprits au au bon endroit.
Je suis très ravis de votre style littéraire.
Je te souhaite « Juste d’être là »
J’aprecie votre travail et surtout votre devouement à l’ecriture et au savoir.
Courage
Magnifique texte Mona 🤗
Merci pour ce beau moment de lecture 🌹