Quand le cancer donne le ton à la fin et que l'on choisit le silence juste pour ne pas peiner nos proches.

Cancer : le choix du silence

Assise dans mon coin, en retrait à l’autre bout de la table, je regarde ma famille rire aux éclats comme si la terre entière leur appartient. La joie se lit sur leurs visages. Nous fêtons avec mon mari et nos deux enfants le nouvel an ensemble, avec un peu de retard. C’est moi qui ai eu l’idée afin de partager les vœux de la nouvelle année ensemble, dans la joie. Dans mon for intérieur, je remercie le créateur pour cette famille ; je ne pouvais pas espérer mieux. Cette année est surement la dernière que je vais passer avec eux. Ils ne le savent pas et je ne me sens ni l’envie ni la force de leur en parler. Je m’efforce de sourire en vain. Le sourire est faux, le cœur lourd et l’âme en léthargie. Je me surprends pleurer silencieusement, des gouttelettes sont entrain de couler sur ma joue. Je retourne très vite le regard, me lève subitement de la table direction vers la cuisine, prétextant aller vérifier la cuisson du poisson dont mon mari raffole tant, dans le four. Une occasion pour m’évader, cacher cette mine triste et désolée, laisser libre court à mes larmes, loin des regards des miens, à mes dépends.

Le jour du diagnostic, il y a deux mois, les mots du médecin ont été comme un coup de massue sur ma tête. Mon monde a basculé ce jour-là. Le noir total ; la terre m’aurait englouti que je n’aurais rien senti en ce moment-là. « Madame, il vous reste aux plus cinq mois à vivre ». J’ai failli m’évanouir dans le cabinet du docteur. Ses mots résonnent toujours à mes oreilles et souvent j’ai des cauchemars à cause de ça. Sur le chemin du retour, je revoyais ma vie défiler devant moi comme un film ; ma famille, mes amis, la carrière professionnelle pour laquelle j’ai passé des années à me battre pour, les projets que j’avais élaborés …  

Souffrir dans le silence

Mon Dieu, qu’ai-je fait pour mériter cela ? Quel péché ai-je commis pour mériter une fin aussi prévisible ? Et pourtant tout allait bien ! La belle vie que j’ai toujours demandé dans mes prières, celle pour laquelle j’ai bossé dur ; la famille de rêve que je forme avec mon amour et nos deux garçons : un mari aimant, des enfants joyeux, studieux, facile à vivre. Oh Seigneur, que j’étais fière de ce que je devenais ! Malheureusement, toute chose a une fin et la mienne était à ma porte. Quel gâchis !

Il y a quelques mois, un vendredi soir, au cours d’une soirée bien arrosée, j’ai décidé de rentrer plus tôt que prévu pour voir les enfants. Arrivée chez moi, j’ai été prise de vertiges. Je me suis écroulée devant la porte de ma chambre, sans trop comprendre ce qui m’arrivait. J’ai mis ça sur le compte de la fatigue. Je n’en ai pas parlé à mon mari, de crainte qu’il me sermonne encore sur les bienfaits du repos. Des jours sont passés, les vertiges sont restés, plus de fatigue et plus des maux de têtes. J’ai mis cela sur le compte de la pression du nouveau poste. Si j’avais su, peut-être j’aurais été soignée plutôt ; peut-être que j’aurais pu être sauvée ! Mais il est trop tard maintenant, je suis condamnée.

Jusque maintenant je n’en ai parlé à personne. Pas même à mon mari, encore moins aux enfants. Pour ne pas les peiner j’imagine. Aussi ne pas dilapider la petite fortune que nous avons mis de côté pendant des années, pour les études des enfants et notre retraite. Ma famille en aura besoin quand je ne serais plus là. Je m’en irai tranquille sachant que je ne suis pas devenue un poids pour ceux que j’aime, ça amorti un peu la douleur …

J’entends dans le salon appeler mon nom, j’essaie de sécher mes larmes, me passe un peu d’eau sur le visage pour éclaircir mon regard et masquer cette mine funeste. Tête haute, je sors de la cuisine, mon plus beau et sincère sourire sur le visage, je réponds à l’appel de mon plus jeune fils et m’avance toute souriante et heureuse de cette existence qu’a été la mienne. Dans l’espoir qu’ils ne sauront jamais, je choisis de mourir digne et fière ; malgré moi. Sacré cancer !  

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