Il est seize heures d’un dimanche bien tranquille, je me trouve sur la route nationale sept de retour de ma terre natale. La vue depuis Nyamutenderi est magnifique ; le soleil s’envole doucement au-dessus du lac Tanganyika en laissant scintiller ses eaux. Le passage sur cette route me rappelle toujours mon premier jour à Bujumbura.
Depuis ma naissance, j’ai côtoyé un entourage intimement rattaché à cette ville et mon enfance a été animée par une ardente fièvre de la découvrir un jour. Financièrement, Bujumbura était l’eldorado convoité par nos parents. A l’école, durant la récréation, elle était le sujet préféré de nos débats. A travers leurs contes, nos aînés habitués de la ville, avaient réussi à créer en nous un véritable mythe autour du mot.
C’est un soir après la classe que le destin me donna ma chance lorsque ma mère m’annonça que je devrais me réveiller tôt le matin pour le premier bus vers la capitale. Un voyage qui était certainement lié à ma future communion. Il me fallait de nouveaux habits et souliers pour le grand jour. La communion a toujours eu une place importante au sein des familles chrétiennes et conservatrices comme la nôtre. L’annonce me donna des secousses de joie. Pour une fois, j’allais rater l’école et pour une bonne cause en plus. Bujumbura me tendait enfin les bras.
La nuit durant laquelle je me voyais déjà en un petit citadin fut longue et sans sommeil. Le soleil tarda à se lever et je fus plus matinal que tout le monde. A six heures du matin, j’étais déjà prêt pour le départ. Pour un cadet de la famille dont la faim se fou des horaires, aussitôt prêt, le réflexe fut de réclamer d’abord mon petit déjeuner. Mon père me fit comprendre qu’il me réservait une surprise pour ça. Futur premier communiant, je n’étais plus le petit rebelle à chicoter, j’étais désormais le petit prince à gâter !
A Sept heure du matin, le premier bus était prêt à démarrer pour la capitale. L’adrénaline donna le ton au cœur. Le bus avançait doucement, traversant Nyamutenderi puis Kamesa pour laisser enfin la capitale m’ouvrir ses bras. Une petite heure de voyage avait suffi pour atterrir à l’arrêt-bus Musaga.
Un monde à part
Le soleil brillait déjà de tout son éclat. Aussitôt mon pied posé sur terre, aussitôt la chaleur me submergea. Ce fut un baptême de chaleur. Je tournai mes yeux autour de moi, je fus étonné par l’attitude de ces citadins que je n’allais plus envier. Des gens de tous les âges couraient dans tous les sens ; personnes pour s’occuper de l’autre. Des cris vers notre direction nous invitaient à monter dans un nouveau bus. Ceux qui avaient des bagages bénéficiaient de l’aide. Je me disais que c’était l’aimable accueil des citadins avant de découvrir que ce ne sont malheureusement pas les plus complaisants qui sont toujours les plus civilisés. Quelques minutes plus tard on était déjà dans le bus, destination le centre-ville. A Bujumbura, on ne marche pas, on se fait transporter. Dans un bus dont le siège pinçait déjà l’os sous mes fesses, un homme avec une chemise qui ne gardait plus rien de sa blancheur, débout devant, pantalon au-dessous des fesses, nous réclamait de l’argent. Je fus étonné de voir mon père payer pour deux alors qu’on y était entré que par pure invitation. La leçon fut qu’à Bujumbura, c’est l’invité qui paye, bizarre.
Plus on s’engouffrait dans cette métropole, plus la chaleur devenait infernale. Etonnamment, moi seul transpirait. Mon père, comme tous les autres citadins passagers du bus restait intact. Au vue de ses fréquents voyages à la capitale, certainement qu’il avait dû développer une immunité.
L’épicentre
Nous voici arrivé à destination : le marché central de Bujumbura. Je n’avais jamais vu un si grand édifice avec des entrées et des sorties dans tous les coins. Des sons, des cris et des bruits de tout genre jaillissaient de tous les côtés. Sur le toit du marché, de la musique gospel, du rap, des communiqués radio se mélangeaient dans un parfait désordre sonore. L’intérieur devrait nous réserver encore plus de surprise. Mais la surprise de mon père avant tout.
Bien accroché à son bras, j’emboitai doucement les pas de mon père au risque de me perdre dans cette foule. En quelques minutes, nous arrivâmes du côté nord du marché. Mon père me montra une porte. Tellement j’avais faim que je ne pus lire dessus que les quelques mots qu’il fallait : Pâtisserie. C’était la « pâtisserie Simbare » ! L’odeur qui venait de l’intérieur réveilla l’ogre à l’intérieur de moi. La salive faillit m’étrangler. J’étais au bon endroit. Aussitôt installé, aussitôt la fête commença. Tout était délicieux, je ne parlais plus. Je remplissais mon gosier à une vitesse phénoménale. L’idée de quitter ce bel endroit me rendit amer. C’est là que je compris pourquoi il y avait autant d’enfants citadins de mon âge avec un poids de baleine. Après la fête, l’idée fut de vouloir emporter dans ma poche un petit sandwich pour raconter et m’enorgueillir devant mes camarades, preuve à l’appui, mon voyage à la capitale. Le regard dissuasif de mon père me fit rapidement changer d’avis.
Bien rassasiés, le temps nous était alors offert pour parcourir le marché. Toujours collé au bras de mon père, nous longeâmes les différents couloirs du marché. Des grandes étagères pleines d’habits et de sandales flambants neuves ornaient les couloirs du marché. J’allais enfin m’habiller comme un citadin ; mon cœur dansa de bonheur. Malheureusement, mon père n’avait pas voulu que je m’en approche. On se dirigea vers le centre du marché chez son vendeur préféré. C’est à ce moment que je compris que tout était planifié à l’avance. Sourire aux lèvres, le vendeur nous attendait déjà avec un ensemble pantalon-chemise jean, populaire à l’époque. « Mais ce sont les habits de grand-frère papa ! » ; m’écriai-je, étonné, au vu de la taille des habits. « Regardes-toi, tu grandis si vite ! D’ici une année tes habits ne t’iront plus. La taille n’a pas d’importance, tu grandiras dedans. » ; répliqua-t-il. Ce fut la même tactique pour les souliers. Il venait fièrement de faire de belles économies pour les trois prochaines années. Que devrais-je faire, à part me résoudre à accepter et profiter de mon aventure à la capitale ? Absolument rien …
Plus le temps passait, plus la chaleur devenait intenable. J’étais déshydraté, et je regrettai amèrement le coût de l’eau au goût salé qui n’arrivait pas à étancher ma soif. Pire encore, dans mon estomac, la magie de chez Simbare n’opérait plus.
Une fois, les achats terminés, nous nous dirigeâmes vers le bus pour rentrer à la maison. Mon père me rappela que dans quelques années, je pouvais revenir seul et que le repère sera toujours le marché central. Sur le trajet du retour, fatigué, tête plaquée contre la vitre du véhicule, Bujumbura s’éloignait derrière moi à une grande vitesse pour laisser place à la nostalgie.
On arriva enfin à la maison bien assoiffés et affamés. La conclusion fut qu’à Bujumbura l’eau ne tarit pas la soif, la nourriture ne guérit pas la faim et les gens ne sont pas ce qu’ils paraissent être. Je me dépêchai pour me jeter dans les bras de ma mère et lui demander ma ration du soir avant d’aller me reposer, heureux. Heureux, non pas parce que j’allais m’habiller comme un citadin, mais parce que j’allais bientôt me réveiller avec une histoire à raconter à mes camarades de classe.
La nuit fut encore une fois longue.
