Cher ami, je t’offre cette bière qui, j’espère, te sera fluide contrairement à ces mots qui semblent coincés dans ma gorge nouée que je vais te raconter. Ne sois pas surpris de la fraicheur de ma peau, le soleil de Bujumbura ne m’atteint plus depuis un moment ; enfermée dans cette maison que je loue grâce à l’héritage de mes parents. Je suis devenue allergique au jour qui me largue en faisant passer à ma fenêtre le brouhaha des gens se hâtant d’aller faire leur besogne et les nuits, j’essaie de me reconstruire en pleurant.
Je fais appel à toi pour tes talents d’empathie, ton pouvoir d’écoute, de compassion et pour ta franchise. C’est affreux de garder les choses pour soi des mois durant et se sentir étouffé à petit feu. Ta douce voix mêlée d’inquiétude lorsque tu m’appelles pour me demander comment je vais me prouve que tu es digne d’entendre ce que j’ai à dire.
Là où tout a commencé
Ces derniers mois, il y a une locution verbale qui tourne en boucle dans ma tête : « Aimer, c’est souffrir ». Ce dont j’ai réellement peur, c’est de partir au front et y laisser ce qui reste de mon honneur. L’amour implique marcher à l’aveugle et risquer de trébucher puisqu’on ne peut rien prévoir. Ce n’est pas un secret si je t’avoue ma fâcheuse tendance à me concentrer sur le mauvais côté des choses, mon pessimisme légendaire. Un jour, tu m’as dit que c’est ma manie à craindre le pire qui faisait resurgir mon comportement méticuleux, obsessif afin de contrecarrer les mauvaises surprises y compris dans mes relations. D’où ma phobie de l’amour ou du moins, d’être déçue par l’être aimé.
Tu te souviens de Paul, le mec que tu m’as présenté lors de notre virée nocturne il y a 5 mois ? J’ignore si tu l’as remarqué mais nous avons échangé nos numéros de téléphone à la rentrée. Je l’ai trouvé merveilleux, splendide, charmant ; le genre d’homme qui ferait chavirer le cœur de plus d’une. Les jours suivants, nous avons beaucoup discuté, comme des amis de longue date. J’ai eu une impression qu’il y avait de l’alchimie entre nous, une forme de magie qui puisait son énergie dans une source intarissable et semblait nous lier à jamais. C’est sans doute pour cette raison que j’ai baissé la garde devenant ainsi un être immaculé voué à aimer pleinement. Notre serment était de s’aimer en étant le plus discret possible. L’amour avait toqué à ma porte et je me suis jetée dans ses bras ! Chaque matin, je m’en allais travailler en fredonnant « I will always love you » de Whitney Houston.
Et pourtant
C’est bien des mois plus tard que j’ai découvert l’ampleur de sa traîtrise, l’enfoiré ! Prince charmant à mes côtés, il était Don Juan à ses heures perdues. J’ai appris, bien plus tard, qu’il n’était pas le genre d’homme à se contenter d’une seule fille. Ce qui m’a anéanti, terrassé le plus c’est qu’avec toute cette passion ardente qui bouillonnait en moi, je lui ai tout donné y compris ma virginité, en plus des vers sempiternels que je lui écrivais, pour témoigner le feu de mon amour. Et le summum de ma peine, il m’a quitté pour cause qu’il n’était pas assez comblé dans notre relation, tout en assumant son infidélité.
Les nuits qui ont suivi ont toutes été pareilles après ça : des larmes coulant à flot dans mon oreiller moelleux. Plus j’ai pleuré, plus j’ai haï l’amour, un mot absurde qui désigne pour moi un leurre qui dure le temps d’une fougue, rien de plus. Voir deux personnes entrelacées, l’air amoureux m’est devenu insupportable et j’en ai même des nausées. Je me moque intérieurement de ce Valentin, mort pour une cause perdue, vouée à l’échec. Désormais pessimiste en amour, je crois que l’amour vrai n’existe que dans les romans à l’eau de rose. Ma peur extrême de m’aventurer dans le royaume de Cupidon découle d’une peur de souffrir, d’être trahie encore. Cette histoire a laissé en moi une blessure qui peine à cicatriser et la force de survivre, malgré tous ces regrets qui me pèsent sur le cœur, provient de cette petite graine qui est en train de germer dans mon ventre.
