« Ça sera un samedi, en été, sous un ciel bleu et tendre, dénudé de ses nuages. Elle portera une robe sirène et une bague diamantée. Je serai en smoking noir … » Tel était le cliché que Laurette et moi avions toujours rêvé le jour où on s’unira, pour le meilleur et pour le pire. Aujourd’hui, nous l’avons enfin eu. Ça fait presque trois heures que nous sommes mari et femme. La messe et les longues séances photos dans presque tous les beaux endroits de la capitale sont terminées. Nous nous dirigeons actuellement vers la salle de réception où nos invités nous attendent impatiemment. Sous la chaleur caniculaire de Bujumbura, la soif est à son paroxysme et l’envie d’une boisson fraîche s’intensifie.
Arrivés à la salle, je regarde tout ce monde qui nous attend. Une haie d’honneur nous a été réservée. Je regarde ma femme qui me retourne un sourire timide ; qu’elle est resplendissante ! Ensemble, on avance doucement, à petit pas, main dans la main pour couper le ruban à l’entrée de la salle, signe d’une nouvelle vie à deux. Je lui donne ensuite mon bras gauche pour s’y accrocher : direction notre table. Je profite de l’occasion pour jeter rapidement un coup d’œil dans quelques coins de la salle afin d’apprécier la décoration qui simule une vie nuageuse pour deux tourtereaux qui ont décidé de lier rires et pleurs, querelles et réconciliation pour toujours. Arrivé à notre table, je la fais asseoir délicatement à ma gauche. Le parrain et la marraine suivent. Les invités applaudissent, la ferveur de la salle se sent. Les chansons traditionnelles nous souhaitent une vie pleine de bénédictions et de fruits divins.
« Nous sommes enfin, mari et femme. », soupire-je en m’adressant à mon parrain et ami de longue date. « Y aurait-il plus beau suicide que celui-ci ? si bien embelli avec autant d’invités ? », ironise-t-il en riant. Je l’ignore pour contempler mon trésor à gauche. Si jeune, en elle, je ne vois que de l’innocence, de la tendresse et de l’amour. Elle est enfant et femme en même temps. Enfant par sa joie de vivre et femme par son caractère, sa politesse ainsi que son sens de responsabilité. Elle est simple et raffinée en même temps. Dans son sens de l’esthétique comme dans sa présentation de soi, son charme réside dans le fait que par sa toilette et ses manières elle cherche toujours à passer inaperçue.
Tout est magnifique aujourd’hui, mais …
Un lourd tribut
Je prends mon temps pour apprécier toute l’ambiance, la décoration avec des fleurs naturelles et artificielles toutes mélangées, des guirlandes, des tapis de différentes couleurs et orientations, l’équipe du karaoké et tout l’arsenal qui va avec. Hélas, c’est par là que mes économies se sont évaporées. Le pire dans tout ça est que j’ai dû contracter un crédit bancaire pour m’offrir ce luxe. Les chants pour la bénédiction et la prospérité de notre mariage continuent de résonner dans la salle. A deux doigts d’une pauvreté postnuptiale, je ne demande que ça. Mon visage devient terne et des questionnements surgissent en moi. Je me demande si c’était le bon moment ou si je n’aurai pas dû me passer de tout ce blingbling. En guise de réponse, je n’ai que désolation. Je m’ingurgite un verre de bière, un deuxième et un troisième et la peur d’un lendemain incertain continu de s’intensifier. Je m’efforce de sourire malgré tout.
Je regarde devant dans la salle pleine à craquer, le vin et la bière y coulent en rivière et les invités s’enjaillent. L’idée de ces millions qui s’envolent en pleine crise économique qui n’épargne personne actuellement me torture l’esprit. Rien que pour deux heures, je suis en train d’offrir une fiesta pour ne garder qu’un enregistrement vidéo et un album photo comme souvenir.
La honte sociale
« Le mariage de nos enfants sera notre belle journée. Elle devra être mémorable. », avaient exigé nos parents lors des préparatifs. Nous avons cédé à leurs capricieuses exigences. Sous l’emprise de l’amour et la volonté de plaire aux nôtres, nous demeurons irrémédiablement naïfs et bernés. Et maintenant j’en paye le prix cher. Je regarde encore une fois ma femme pour apaiser ma conscience et lui prouver que je l’ai fait pour elle. Je réoriente ensuite mon regard vers les invités. Droit devant, sur la première table, se trouvent nos parents. Ces guignols boivent du champagne, grand sourire aux lèvres. La folie de grandeur récidive. Ils portent un toast à leur accomplissement : marier leurs enfants sous couvert de dépenses qui nous ont coutées la peau des fesses. Au vu de la tête de mon père, un vieux vétéran à la retraite, arrogant et très attaché à la tradition, je sens le poids de l’ingérence patriarcale qui va bientôt se déployer dans mon mariage.
Je retourne vers ma femme pour lui lancer un petit sourire accompagné d’un petit mot à son oreille droite. Elle brille de bonheur. Ses joues sont rouges. Elle a eu sa robe et la fête qu’elle méritait. Le ciel, la lune, les étoiles, la galaxie toute entière lui appartiennent. Mais elle devra manger pour pouvoir en profiter en bonne santé. Sauf qu’après demain, je n’ai aucune garantie de remplir les belles casseroles qu’elle a apportées à la maison. Je l’aime ardemment et mon âme se consumera en l’aimant. L’exercice sera d’accepter et d’apprécier le « beau suicide » dont parlait tantôt mon parrain et faire fi des caprices de ma famille. En fin de compte, choisir c’est renoncer et obtenir c’est aussi perdre. Ma conscience me dit que j’ai pris une décision que désormais, je dois rendre bonne, avec l’aide de ma femme. J’ose espérer que le bon Dieu me guidera. Irambona, après tout !
