Je ne rentrerai finalement plus mère. Je peux te l’affirmer sans l’ombre d’un doute que tu ne serreras plus ton fils dans tes bras dans cette vie. Non pas que je ne veux plus, mais parce que je ne peux plus. La vie est une garce qui se fout royalement des dernières volontés d’un condamné. On passe notre temps à la remplir, essayant de la rendre plus vivable et à son tournant le destin te donne une claque si puissante que quand ta conscience s’ouvre enfin à la réalité, tu te retrouves invalide, alité sur un lit d’hôpital, les espoirs de guérison aussi minime que l’espoir de rentrer trépasser auprès des siens. Dans ma chambre d’hôpital, l’âme aigrie et esseulée, quand j’en ai marre de compter le nombre de ligne dessiné sur le plafond, il m’arrive de penser à comment j’en suis arrivé là, avec le brin de nostalgie, de regrets et de fierté qui vont avec. Ma maladie, je ne la nommerai pas, je me suis entêté à lui donner un nom, une pitoyable résistance de mon subconscient sur mon mal. C’est une infection des intestins qui a commencé à Bujumbura, là-bas même où j’étais parti valoir quelque chose et faire ta fierté.
Je ne m’en rappelle pas bien, mais c’était un soir d’Octobre 2012 que le tandem débuta. Je m’endormais paisiblement lorsqu’une douleur atroce me réveilla brutalement. Je sentais mes entrailles s’étiraient à l’intérieur, comme s’ils avaient perdu leur élasticité ou essayaient de se libérer de leur habitacle. Je mâchai mes dents pour retenir mes cris, croisai mes bras sur mon ventre comme si j’essayais de contenir la douleur, ramenait mes genoux sur mon menton tout en essayant de ne pas réveiller mon colocataire avec qui on se partageait la petite couette de 90 cm depuis quelques mois. Il faisait un moment que mes visites dans les chiottes n’étaient plus une aisance à proprement parler, car soulager mes entrailles s’accompagnaient des douleurs aiguës encore supportable que j’avais espéré s’estomper avec le temps ; en vain.
Une consultation chez le médecin avait soulagé mes douleurs quelques temps sans pour autant chasser le parasite qui bousillait mes organes. Ma chambre était devenue un stock de médicaments aux vertus discutables maintenant que j’y pense, ajouté à cela les quelques remèdes traditionnelles qui soulageaient beaucoup plus ma conscience que mon mal en soi, m’affirmant à moi-même que si je ne survivais pas, au moins j’aurais tout essayé.
Bujumbura fut le début de mon calvaire
Tu n’en savais rien parce que je ne voulais pas que tu t’inquiètes. Je n’ai pas voulu ajouter le poids de tes peurs sur mes épaules, encore moins sur les tiens. Faire disparaitre ce flash d’espoir dans tes yeux m’aurait été insupportable au point que je doute même si j’aurai pu survivre d’autres années. Tes espoirs ont forgé mes résistances, tes encouragements ont brillé dans mes ténèbres et tes prières ont réchauffé mes espoirs refroidis par mes malheurs. « Cherche et trouves-toi une vie mon fils. La vie ne nous a pas gâtés, mais tu as tes neurones. Tu es né du mauvais côté de la ligne, tu n’y peux rien. Tu as le devoir de t’en sortir. Les tiens comptent sur toi. Je compte sur toi ».
Du mauvais côté de la ligne, comme tu le disais, j’y ai grandi, vécu et appris à accepter mon sort sans vraiment en vouloir au destin. Cette existence-là m’a aidé à survivre Bujumbura, une ville trompe-œil et hypocrite que ses habitants. Une capitale sous autorité d’une élite qui lui est inconnue et qui gave sa jeunesse de promesses assaisonnées à une poudre de haine héritée des années de misères et d’un lourd passé qui semble appeler à la vengeance. Le campus fut mon ile, Bujumbura fut une déception. La terre promise me reniera comme j’ai renié mon village natal. Apres l’université du Burundi, quelques mois à galérer dans cette capitale de figurants, survivant avec ma maladie, terré quelque part dans mes organes et assagi pour des raisons que je ne voulais pas chercher, ne me voyant pas vraiment retourner à la maison retourner la terre, j’ai pris mes valises, destination vers une terre encore plus étrangère que mon Burundi natal.
Kampala, la ville qui ne savait pas vraiment se reposer.
Une ville qui, aussitôt couchée, se réveillait à ses habitudes comme si faire la grasse matinée était synonyme d’un crime de lèse-majesté. Ils étaient très loin les aurores, au campus Mutanga, où je me prélassai dans mon mince matelas, me réveillant dans les heures très avancées de la journée puis aller m’attarder mu cuma pour une canette de thé trop sucré et une miche de pain. Je me couchais très tard pour me lever trop tôt. J’avais oublié ce que c’était le petit déjeuner. Je me contentai de la patte de maïs comme déjeuner et quelques bières les soirs pour essayer de noyer ma nostalgie, oublier ma fatigue et m’inventer des lendemains plus brillants et moins éreintant.
Mon « parasite » s’était fait oublier. Mes chiures s’échappaient de mes orifices comme s’ils en fuyaient. J’étais même parvenu à oublier les quelques douleurs qui surgissaient de temps en temps de mes entrailles, une sorte de rappel à la réalité que j’arrivai toujours à ignorer. Quelques nuits, quand je n’étais pas assez bourré pour m’absoudre aux dures réalités de mon périple, sous les lampes de la capitale, dans un froid glacial, mes démons venaient me hanter. Je me sentais alors très seul. Je sortais de temps en temps dehors fixer les étoiles dans l’espoir de pouvoir te penser à mes côtés et m’accrocher à ce mirage.
Les revers de Kampala me pesaient de plus en plus avec le temps. Une ville lumière qui abrite plusieurs races, plusieurs origines mais peu d’humanité. La ville tournait au rythme de ses commerces. Tout s’achetait, tout se vendait. La gratuité se muait à une sorte de troc. Pour espérer avoir quelque chose, il fallait être prêt à offrir quelque chose en retour. Bujumbura me manquait pour ça. Il avait beau être hypocrite, mentir à ses habitants sur les espoirs d’une vie méritoire, mais il avait toujours sa vertu d’Ubuntu, ce qui essayait tant bien que mal de résister à ces changements que ses propres fils essaient de lui imposer.
En plus des quelques sous que tu recevais de mes réussites, j’ai pu économiser suffisamment pour espérer forcer la main au destin et accélérer mes chances de m’en sortir. Un matin de décembre 2019, j’ai fait ma prière matinale, mes valises prêtes, j’ai remercié mes anges, le pays qui m’a hébergé et ses rejetons, pris un taxi pour l’aéroport vers une destination qui m’éloignait encore plus de toi et de mon Burundi.
Cape Town n’était pas mieux que Kampala
Une ville moderne, avec ses grattes ciels et sa population qui respirait la fierté de leurs origines. Une population qui semblait s’enorgueillir des avancées que leur procurait leur statut au vu des autres africains. J’ai atterri dans un quartier assez bon pour m’aider à démarrer un chapitre, chez un ami d’un ami. La différence de bienséance entre les maisons en briques cramés qui me servait de piaule avec les grattes ciels qui trônait juste à côté comme des olympes gigantesques étaient flagrante. L’apparence primait sur tout le reste. On pouvait dormir dans un deux mètres carrés, dans une bâtisse qui menaçait de s’écrouler à chaque fois que le vent soufflait un peu fort et conduire une voiture de marque, stylé comme un sapeur congolais qui s’en allait défiler devant le président de la République.
Le ghetto me rappelait mes origines. Au tournant de la rue, les autochtones ne saluaient pas, ils respectaient l’étranger que tu étais, comme pour te rappeler que quoi que tu fasses, tu n’étais pas chez toi et qu’il te fallait t’en aller aussitôt que cette impression te devenait insupportable. En dépit de tout ça, ce fut dans le ghetto que mes espoirs ont commencé à prendre forme. Elles se sont manifestées sous forme de bribes de rêve de mariage. Du haut de mes trente-cinq piges, sous des cieux hostiles et étrangers, dans le froid de la nuit, je rêvais que j’étais marié à une belle dont je ne connaissais même pas, avec des mini moi auxquels je peinai à m’identifier. La première fois que ce rêve m’a visité, à mon réveil, je me rappelle que j’en ai ri. Non pas que je ne voulais pas que ça devienne une réalité, mais plutôt parce que je croyais que mon cœur ne battrait plus pour ces sottises. J’avais connu deux tourterelles à Kampala et proposé séparément mes projets de fonder une famille avec elles, dans l’espoir d’augmenter mes chances. Les claques que je me suis prises cette semaine avaient confirmé mes ressentis : je n’étais pas prêt pour être aimé. Je n’avais pas suffisamment d’arguments solides pour éblouir une belle damoiselle, la rendre assez barge pour qu’elle accepte de supporter ma face de vieux schnock.
Le temps ne m’avait pas rajeuni. Je n’étais plus aussi costaud qu’avant. Mon « parasite » ne m’avait pas laissé de répit. J’avais arrêté de me regarder dans le miroir. J’évitais même. Ma grosse caboche trahissait ma maigreur sous mes chemises. Le parasite gagnait du terrain, j’en étais conscient mais j’avais choisi d’ignorer. Je n’avais pas les moyens de consulter les meilleurs toubibs, alors j’ai encaissé et continuer de faire fi de ma douleur qui devenait atroce avec le temps. J’étais devenu un malade qui avait choisi d’ignorer son mal. Ce dernier m’a accompagné depuis le campus, je lui ai survécu, et ça va continuer. J’en étais convaincu. Ça s’appelle l’espoir.
L’espoir, un mot simple mais si lourd et puissant
Un mot, qui, dans le vrai sens du terme peut rendre à la fois naïve et débile les âmes les plus réalistes qui soient. Un mot qui te projette les images d’une vie meilleure sans pouvoir l’atteindre, te poussant à t’inventer une existence plus supportable que la sienne. L’espoir a été la source de mon désespoir. Elle m’a fait oublier la réalité de mon cas, la profondeur des racines de mon mal, l’urgence de rentrer soupirer auprès des miens et la consolation de pouvoir reposer sous ma terre natale. Il n’y a pas pire poison que l’espoir de l’improbable. Espérer une famille et des gosses quand tu arrives à compter le nombre de tes omoplates devant le miroir devient l’évidence de l’impossible qui s’éclaire enfin à nous, tel un sarcastique et cynique faiseur de bon temps. On perd alors sa raison de vivre, on vivote le reste de ses jours, devenant spectateur de sa propre déchéance, les jours se succédant aux nuits attendant que la grande faucheuse vienne te libérer de cette infernale routine.
Au début d’Octobre, je me préparais à rentrer reposer mes os sur mon vieux matelas quand une douleur fulgurante m’a traversé la poitrine. Je me suis réveillé à l’hôpital, un bon samaritain avait pris la peine de m’y déposer alors que j’étais inconscient. J’étais allongé sur un lit, attendant surement que l’on s’occupe de moi, une aiguille insérée bien profondément dans mes veines. Il faut croire que mon hôte va remporter cette guerre. Quand je me suis gavé des légendaires frites du campus préparés avec une huile très colorés et rancis, quand j’ai cru m’en sortir avec les eaux indigestes et infestes de Kampala, quand j’ai convaincu mon égo être promis à un plus grand destin, que mes lendemains seront plus brillants, que mes galères ont été juste une leçon de vie pour m’apprendre l’humilité et assagir mes velléités, j’ai cru avoir vaincu. L’espoir m’a trompé.
Il fait maintenant une semaine que je suis scotché sur ce lit. Les jours sont trop bruyants et les nuits trop calmes pour m’assoupir. Je suis en train de puiser dans mes économies et je ne me sens pas fier pour autant. Cet argent, tu pourrais en faire quelque chose d’utile, au lieu de servir une cause perdue. Dans mes rares heures de lucidité, il m’arrive de me demander si je regrette cette existence. Je me parjurerais si je disais non. Qui ne voudrai pas grandir du bon côté de la ligne ? auprès des siens, choyé et aimé ? faire ses études, marier le choix de son cœur, fonder une famille puis s’en aller la paix dans l’âme ? Pas moi en tout cas. Malheureusement, la providence a eu d’autres plans pour moi. Je m’y suis résigné et je vais succomber à cause de ça.
Mère, quand on t’annoncera mon trépas, nul doute que tu pleureras. Alors, pleure, car moi-même j’en pleure quand j’y pense. Mais après, quand le temps t’aura consolé, réjouis-toi de mon existence, laisse mes échecs dans ma tombe, célèbre mes réussites et soit fière de ton fils. Quand mon absence te pèsera, quand les souvenirs de ton fils tombé et enterré loin des siens te submergeront, ferme les yeux, ment-toi à toi-même et console ton cœur d’avoir un ange qui veille sur tes vieux jours.
A toi, à mes frères et sœurs et à ceux que tu feras lire cette longue épitaphe, je veux que vous sachiez que malgré tout ça, j’ai essayé de vivre.
Adieu Mère.
Ton fils qui t’aime sans l’avoir vraiment exprimé.
En mémoire de Léopold.
