Le soleil est en train de se coucher. La maison ne vit pas la cadence habituelle de mes anniversaires. Tranquillement assis tout près de la fenêtre, je regarde ma femme préparer la table, une resplendissante quinquagénaire qui m’a donné deux beaux enfants ; Mark l’ainé a 23 ans et Kim la cadette a 19 ans. Elle me voit l’observer, elle sourit et me lance un petit clin d’œil à peine visible à travers ses petites lunettes un peu amochées.
C’est un anniversaire pour lequel je ne m’emballe pas du tout. Mon fils unique croit me réserver la plus belle des surprises. « Cette année, au jour de ton Anniversaire je te présenterai l’homme de ma vie. Nous allons nous marier ! » m’a-t-il prévenu, tout excité. Je rends son excitation par un sourire forcé, nullement impressionné. Il me rappelle Jamal Lyon dans une série des années 2016. Je me surprends à regretter l’idée de cette surprise, à mon désarroi. J’essaye de transmettre les valeurs de mes parents à mes enfants, mais l’époque actuelle semble avoir pris le dessus. Aujourd’hui, il est devenu normal de croiser deux hommes ou deux femmes s’embrasser. La pudeur a disparu et la liberté est devenue un acquis que l’actuelle génération ne lésine pas de profiter, au risque de lyncher quiconque oserait tenter de restreindre au nom de je ne sais quelle doctrine.
Impuissant, j’essaie tant bien que mal d’accompagner mes enfants qui ont grandi à une époque où la patience n’est plus, une époque où le naturel et l’artificiel se sont mariés. D’ailleurs hier soir Kim m’a avoué qu’elle n’avait aucun projet de vie conjugale ; que si jamais l’instinct maternel la rattrape, elle fera appel à la procréation in vitro. Elle a toujours préféré cavaler seule.
Une existence insipide
Je réalise à quel point les gens sont malheureux sous leurs masques. Mon cerveau se laisse submerger par les souvenirs de ma jeunesse. Je me rappelle nos folies au coin des rues, les chaleureuses embrassades lorsqu’on se rencontrait et les plaisirs interfamiliaux qui n’existent plus actuellement. Je me rends compte que la vie sociale n’est plus. Pour des raisons sanitaires, elle est régulée par la loi. Chacun vit dans sa coque, partageant ses pseudo réussites sur internet pour tromper sa solitude. Quand on sort, c’est sous un masque, plus sophistiqué du jour au jour. On doit tous s’y soumettre. Depuis 30 ans le monde vit au rythme des vagues pandémiques, virales et virulentes. Impuissant qu’il est, l’humain apprend à cohabiter avec ces être microscopiques.
La sociabilité est devenue un mot complexe dont nos enfants cherchent la signification dans des dictionnaires qui n’ont rien à avoir avec nos Larousse traditionnels. Ils sont immergés dans une existence numérique où leurs plaisirs et bonheurs se risquent dans l’arnaque de l’intelligence artificielle. Je suis même sûr et certain que Kim est en train de surfer actuellement sur son nouveau smartphone nouvelle génération, flexible et entièrement conçu en verre. Le nouveau réseau social qui a supplanté Facebook et WhatsApp est encore plus addictif. Il est tellement présent dans la vie quotidienne qu’il influence même les prises de décision des gouvernements.
Pour nous autres, vieux médecins, soldats et brasseurs prématurément remplacés à nos postes par des technologies encore plus intelligentes ; le temps semble s’être arrêté juste après nos licenciements. Nos routines se résument à des vivotes où la messe est devenue l’activité centrale et raisonnable, en attendant de casser nos pipes. Nous sommes le dernier rempart qui protège encore les traditions héritées de nos parents et probablement la dernière génération qui sera redevable à ses valeurs ancestrales et qui partira avec ces traditions …
Une sonnerie à la porte me tire de mes pensées. Un espoir de revoir mes vieux compères me réchauffe le cœur. Je vais ouvrir la porte et mon sourire s’efface sur un jeune blondinet filiforme, un visage rond, une boucle d’oreille étincelante sur le nez et une tignasse rebelle trônant sur sa caboche. Le jeune me rend mon sourire, dévoilant une éclatante dentition puis me demande si Mark est à la maison. Ce doit être mon futur beau fils, le fiancé de mon fils, la surprise qui est censé agréer mes soixante deuxièmes anniversaires, en cette soirée d’Avril 2053 …
