Une année se termine, une autre commence. Les grandes légendes de mon époque se tirent un à un et moi-même je ne me sens pas bien. C’est la fin d’une époque ! Que vont devenir les jeunes générations sans nous ? Bon ! Même le pape a cassé sa pipe, la vraie question c’est qu’est-ce que je fais encore ici.
Mais qui suis-je ? Juste un vieillard au visage renfrogné. Difficile à dire si c’est le poids de l’âge ou le ras-le-bol de cette vie. Bref, un vieillard qui vit avec sa vieille femme dans cette campagne froide désertée par nos huit enfants partis aux quatre coins du monde vivre leurs rêves. Etre fermier comme leur père n’était pas leur destin.
A cette période de fin d’année (ou de début d’année), mes enfants se rassemblent et reviennent à la maison. Depuis quelques temps, ils se sont mis à célébrer mes anniversaires. Célébrer le temps qui passe m’a toujours semblé une étrange et agaçante idée, mais c’est l’initiative de ma petite-fille préférée, ma Kanyana. Un jour elle est tombée sur une de mes cartes d’identité et elle a vu la date du premier janvier. Personnellement, je ne me rappelle pas ma date d’anniversaire et je ne me rappelle même pas mon âge. Tout ce dont je me souviens c’est qu’on m’a dit que je suis né durant la récolte du sorgho sous le règne du roi Mutaga Mbikije. Et puis un bon jour, le colon blanc m’a collé une carte d’identité avec une date d’anniversaire. Ainsi donc officiellement, je suis né le premier janvier.
C’est comme ça alors qu’au début de chaque année, mes enfants et leur progéniture envahissent ma maison pour célébrer le nouvel an et mon anniversaire. Si ce n’était pas l’idée de ma petite-fille préférée Kanyana, je ne me gênerais pas à foutre à la porte tout ce beau monde qui s’amuse à compter toutes ces années qui pèsent lourd sur mon existence. Comme si le seul bilan qu’ils avaient à faire pour commencer l’année c’est compter mon âge !
Souffle les bougies !
Mais tout n’est pas mauvais dans cette fête. Prenons par exemple, cette étrange pâte sucrée sur laquelle est inscrit des mots bizarres. Elle est bien douce, plus douce que la pâte de blé de ma vieille Marguerite. C’est quand-même bien plus pratique quand il ne reste plus de dents dans sa bouche. Mais bien sûr, ils ne peuvent pas s’empêcher de gâcher le moment en chantant leur chanson bizarre quand ils amènent cette pâte. Ils éteignent les lumières et ils m’obligent à éteindre les bougies posées dessus, histoire de me faire cracher un peu de salive sur la pâte avant de servir un morceau à tout le monde. Qui sait où ils ont trouvé cette coutume bizarre !
La fête serait bien sympa si tout s’arrêtait là, mais il faut qu’il y ait de la musique et des danses, si bien sûr on peut appeler ce tintamarre de la musique. Des chansons sans paroles, une cacophonie où je ne reconnais aucune mélodie ; où sont partis les vrais artistes ! Au moins maintenant, je suis dispensé de la torture de danser sous ce vacarme, merci à ma fracture de hanche, ou dirais-je plutôt merci à ma Marguerite, qui, pendant la nuit passée, s’est dit qu’on était encore capable de le faire et ainsi elle a fini par me briser la hanche. Haha ! la délicatesse n’a jamais été son point fort pendant ces moments-là !
Enfin bref ! Scotché dans mon fauteuil roulant, je regarde ma famille s’amuser et rire tout en essayant de faire danser ma pauvre Marguerite au rythme de cette soi-disant musique moderne, elle qui ne connaît que la danse Amayaya. Tout me paraît bien étrange, je n’appartiens plus à cette époque ! Furtivement, je m’éclipse dans ma chambre, je sors mon poste radio et je le colle sur mon oreille pour écouter mon émission préférée : la chronique nécrologique. Au moins là, je reçois de temps en temps les nouvelles de mes contemporains.
