Il est presque 21h. Je sors d’un rendez-vous improvisé avec celui qui partage mes temps libres depuis plusieurs mois. Je m’insère dans la file d’attente en attendant le bus qui va me ramener à la maison. Les bus se font de plus en plus rares et personne ne semble presser. Avec la pénurie de l’essence qui est venu rallonger le temps d’attente dans la file, certains ont décidé de rentrer à pied, par groupe, afin de tuer le temps, faire un peu d’exercices, faire connaissance et économiser quelques francs. Je ne peux pas faire pareil, malheureusement. Mon quartier se trouve à l’autre bout de la capitale et sincèrement je n’ai pas la force et l’énergie de marcher autant de kilomètres. J’essaie de noyer mes pensées en cherchant une connaissance dans la file d’à côté, éclairée aux lampes à sodium, sans succès.
Je continue malgré moi à me passer à penser à la discussion que je viens d’avoir avec Lucas, non sans une pointe d’amertume au fond de mon cœur. Parce que chaque chose a une fin, même les amitiés qui sont censées durer longtemps.
Une amitié stoïque
J’ai connu Lucas pendant ma dernière année de l’Université. Une amie me l’avait présenté pendant un match de Génies en Herbe, au centre culturel français. On ne discutait pas très souvent au début et je ne peux pas exactement expliquer comment nous sommes devenus proches, des années plus tard après cette présentation. C’est un garçon calme, réservé et effacé, qui ne parle pas beaucoup dans une discussion de groupe. Je pense que c’est ce caractère introverti et mystérieux qui m’a poussé à savoir un peu plus sur lui ; curiosité féminine j’imagine.
Le temps nous a rapproché doucement et surement. J’ai partagé beaucoup de choses avec lui. J’ai vécu les meilleurs moments de 2020 et 2021 avec lui. Malgré la pandémie et les morts autour de nous, nous avions réussi à nous créer un univers propre à nous. Il était présent quand j’ai perdu un proche, il a su compatir à ma peine quand je me suis fait larguée et il parvient toujours à me faire oublier mes misères simplement par sa présence et ses anecdotes existentielles pour m’expliquer que quoiqu’il arrive, il faut toujours avoir de l’espoir que le meilleur est à venir. C’est le premier garçon (et le seul) que j’ai vu pleurer devant un film romantique, qui a su me montrer ses faiblesses, sans craindre d’être jugé. Entre nous la confiance règne dans une amitié qui dure presque deux ans et dont je dois préparer le deuil maintenant.
Au début de 2021, j’avais déduit dans ses gestes son amour pour moi. A maintes reprises, j’avais su détecter ces petits signes qui m’ont prouvé que ce que nous partageons étaient devenus plus que de l’amitié. Il ne m’a jamais exprimé cet amour ouvertement et en tant que fille j’ai lu entre les lignes, j’ai vu, j’ai constaté, j’ai compris et je me suis tu. Il n’a jamais essayé de m’imposer cet amour, il a été patient avec moi, plusieurs mois à continuer à partager ce que nous partageons : une amitié sincère avec un amour à sens unique. Il est vrai que je ressens quelque chose pour lui mais je refuse de risquer notre relation pour une flamme que je sais non éternelle, au risque de le perdre pour de vrai.
Un cœur en berne
Mon amour pour lui est aussi intense que mes retentions, parce qu’aimer implique de changer. Les débuts d’un amour naissant sont toujours roses et rarement longs. Quand vient les heures des concessions, quand on accepte les choses ou qu’on demande pardon sans vraiment le penser, on sait que c’est le début de la fin. Une fin que la plupart d’entre nous remarque, n’accepte pas et choisisse de rester dans la relation, au détriment de leur liberté et de leur personnalité. Je refuse de vivre ça avec lui.
J’ai tellement donné en amour que mon cœur n’est plus qu’un mélange d’amabilité et d’amertume envers autrui et ceux qui compte pour moi. J’en ai parlé avec lui en Aout, je lui ai exposé mon point de vue et expliqué mes raisons : j’étais trop brisée pour m’engager dans une autre relation. Il a respecté mon choix, est resté le même gars gentil et adorable que je lui connaissais et la vie a repris son cours …
Jeudi, 19h et des poussières, mon meilleur ami m’annonce qu’il s’est mis en couple avec une de mes amies. La surprise est totale autant que je ne savais pas qu’ils étaient aussi proche pour arriver à cette étape. Je suis contente pour lui ; il semble heureux dans ce choix et je me dois d’être heureuse pour lui. Pendant la discussion, je comprends peu à peu ce que cela implique : mon ami va être occupé à entretenir son amour ; une once de nostalgie m’envahit à cette idée.
Nos sorties improvisées vont me manquer. Nos appels vidéo du soir vont laisser place à un vide que les histoires de mes bouquins ne vont jamais remplir et nos balades dans le quartier vont être remplacées par des sorties esseulées pendant lesquelles les podcasts vont essayer de remplacer sa douce voix à travers les écouteurs. Je ne vais pas changer mes habitudes et je vais avoir du mal à m’habituer à son absence. Malgré sa promesse d’être toujours là pour moi, je suis consciente que les choses vont changer. J’embrasse ce changement avec un sentiment partagé, un peu de colère, mais aussi de bonheur car mon amour a trouvé l’amour chez une autre. Un amour que je n’ai pas su lui retourner parce que j’ai fait le choix de garder le meilleur souvenir de notre relation.
J’accepte de payer le prix d’être séparé de Lucas, sachant que le temps va réparer ce qui va être cassé et dans l’espoir que si c’est vraiment lui mon destin, la providence fera son devoir car deux âmes vouées à être ensemble se retrouvent toujours.
Pour C., puisses-tu t’épanouir dans cette relation.
