Aujourd’hui, papa est mort. Il y a soixante minutes, mon géniteur a rendu son tablier. Je ne le savais pas. C’est ma femme qui m’a appelé pour m’annoncer la nouvelle. Ma sœur a essayé de me joindre, je l’ai ignoré. Deux fois. Mon autre sœur a essayé à son tour, j’étais occupé. Deux fois, aussi. Ma femme a essayé aussi de m’appeler. J’ai décroché à sa troisième tentative. Plus par énervement que par volonté. « Ton père est décédé » ; cash et directe. Elle a toujours évité de me déranger pendant les heures de travail. Au début, ça l’agaçait que je disparaisse toute la journée pour émerger tard à la fin de la journée et agir comme si c’était normal. J’ai essayé d’améliorer cette part de ma personnalité, en vain. Quelques fois, il m’arrive de l’appeler vers midi, pendant la pause, pour juste la contenter. Plus par obligation que par envie.
« Ton père est décédé » ; m’annonce t’elle, d’une voix désolée et calme. Elle attend que je dise quelque chose mais rien ne sort. Je ne sais pas quoi répondre. Je ne m’y attendais pas. C’est la première fois que cette situation m’arrive. Un silence de mort s’installe. De l’autre côté du réseau, elle est en train de vivre la même chose, j’imagine. Par instinct ou je ne sais quel miracle, je m’entends balbutier un « OK » avant de raccrocher puis me dépêcher vers la salle de réunion. J’ai une réunion importante et mon directeur a horreur des retardataires. Autant que je suis censé présenter et diriger la réunion.
Dans la salle de réunion, un complexe en double vitrine, nouvellement construite sur le site de notre ancien dispensaire et dont notre directeur est fier, je présente les résultats du projet que j’ai dirigé pendant quelques semaines avec fierté et confidence. L’auditoire semble conquis et je réponds aux questions avec tact et évidence sans broncher ni tergiverser. J’ai mis mon téléphone en mode pas déranger. Par reflexe ou un moyen de me soustraire au ressentiment qui m’attend à la sortie de cette salle comme un esprit frappeur qui patiente avant de surgir et infecter mon esprit puis me ronger les neurones au souvenir du décès de mon paternel. Je continue à conquérir mon assemblée, fais semblant d’acquiescer aux recommandations de mes supérieurs puis afficher mon plus beau sourire. Mon cœur bat très lentement, mon esprit est ailleurs, mes souvenirs sont vagues et flous.
Le devoir du fils
La dernière fois que j’ai vu mon père, c’était il y a 2 ans, à l’anniversaire de sa femme. Je ne me souviens pas de la dernière fois que je lui ai adressé la parole. Ça remonte à des années lumières. Responsable d’une famille de trois enfants, mes deux petites sœurs et moi, il a vécu avec sa famille par intermittence, entre ses collègues et les siens. Pendant plus de vingt ans, mon père a vécu comme un nomade. Pendant plus de dix ans, je lui en ai voulu d’être absent pour les siens.
Je dois beaucoup à mon géniteur. Je lui dois mon existence et je serai ingrat de ne pas reconnaitre sa patte sur l’homme que je suis devenu. Je lui dois mes plus beaux souvenirs et mes pires ; avec ma famille. Une enfance insouciante et épanouie, une adolescence assumée et libre, je les luis dois. A l’âge adulte, quand j’ai commencé à discerner le bien du mal, juger puis essayer de comprendre ses absences et ses manquements envers sa femme et ses enfants, mon estime à son égard s’est étiolée.
En grandissant, j’ai appris à essayer de colmater les attentes inassouvies de mes sœurs envers leurs parents, protéger et justifier ma mère quand son mari n’arrivait plus à supporter ses adultères pendant ses absences répétitives puis faire face à la colère et le ressentiment de mon père quand, ivre, je devenais le bouc émissaire de ses propres échecs. En essayant d’être le pont qui se devait de garder unie une famille brisée, accablé dans mon mutisme et mon chagrin, j’ai espéré garder intact le semblant de belle existence que nous menions par rapport à autrui avec mes sœurs, comme rejetons d’une famille nantie.
Tout ça pour ça
Ma mère, marre de supporter un mari ingrat et éblouie par les promesses d’un de ceux qui comblait les absences de son époux, demanda le divorce et partit vivre en dehors du pays. Mon père, marre de sa condition de cocu qui se tuait à la tâche tous les jours, partant au travail à 5h du matin pour rentrer à des heures impossibles et cela pendant des années, pour une famille ingrate, sombra dans la dépression et nous ignora. Mes sœurs et moi furent trimballés d’une famille à une autre, déboussolés de nos repères. J’en ai voulu à ma mère de sacrifier ses enfants pour son bonheur. J’en ai voulu à mon père de n’avoir pas supporter que sa femme la quitte, lui qui avait espéré mériter sa retraite et finir ses jours à côté de son égérie. J’en ai voulu au monde entier de ne pas comprendre ma douleur et compatir à ma peine, moi, le fils ainé d’un expat devenu l’ombre de lui-même et d’une femme que le narcissisme a fait oublier son devoir de mère envers ses propres enfants.
Quelques temps après le divorce, mon père ne supporta pas l’idée de savoir sa femme heureuse dans les bras d’un autre. Il devint susceptible, insupportable et invivable. Son travail en pâtît. Son nouveau directeur ne supporta pas longtemps ses sauts d’humeur et poussa les ressources humaines à le remercier, après vingt-six ans de bons et loyaux services. En deux semaines, il perdit ce pourquoi il avait donné toute sa vie, hypothéqué son bonheur pour faire évoluer une entreprise qui le reniât tel un malfrat ; lui la fierté d’une entreprise qui l’a présenté comme un modèle de carrière pendant des années, qui a gravis les échelons de la hiérarchie, marche sur marche, à la seule force de sa volonté et sa persévérance, en retroussant les manches et usant ses neurones.
L’outrage fait à mon géniteur lui ouvrit les yeux et la conscience, trop tard : le sommet est rarement gage de bonheur, réussir pour se perdre, vendre son âme pour trahir ses valeurs et briller pour finir déprimer. L’imposture du travail des temps modernes nous oblige l’excellence dans une époque où le développement personnel nous pousse à renier notre nature qui, au lieu d’offrir satisfaction continue de nous faire douter de nous-même et de nos capacités puis continuer à sacrifier ce qui compte le plus pour nous dans ce monde de désolation.
Dépité de lui-même, mon père remonta difficilement le fond dans lequel il avait contribué à se jeter. Ses filles parties se chercher une vie ailleurs, en brouille avec son fils depuis des années, impatient de retrouver ses repères, il n’arriva pas à supporter aussi le mépris d’autrui à son égard. Habitué aux honneurs et respects de sa société, devenu un lambda comme les autres, son statut de rebuts le contraignit à rester cloitré dans sa grande maison, seul avec ses fantômes du passé.
Dans l’espoir de conjurer le sort qui s’est abattu sur lui, espérer s’éloigner de son histoire et son passé que l’absence des siens n’arrêtait pas de lui rappeler, mon père vendit tous ses biens sans consulter personne, ni ses enfants ni son avocat, pris ses cliques et ses claques et s’envola aux Amériques. Je lui en voudrais longtemps pour ça. En voulant retrouver ce qui lui restait d’honneur et de contenance, il nous a déshérité, nous tous. Mes sœurs qui vivotaient sur les biens paternels que notre mère n’avait pas réclamés l’ont détesté pour ça. Moi, qui surveillait ses biens, me senti trahis mais continuai d’encaisser.
Le temps, les hauts et les bas du nouveau monde et le froid assagirent mon paternel. Il reconnu ses erreurs, accepta son destin et essaya de se réconcilier avec ses démons et les siens. Dans sa quête de paix intérieur, il se raccommoda avec ses filles et eu du mal avec son fils. Il patienta devant l’entêtement de son rejeton et sut regagner sa confiance par des actes. En paix avec les siens, il se pardonna à lui-même et eu la force et le courage de fraterniser avec le mari de son ex-femme jusqu’à prendre l’avion et se présenter à l’anniversaire de cette dernière.
Tel père, tel fils
Le téléphone est en train de vibrer dans ma poche. C’est ma mère. Je ne décroche pas. Je n’en ai pas envie. Je parle rarement avec elle. Ce n’est pas le moment aussi. Je fais le deuil de son mari. Je regarde le téléphone qui continue de vibrer sans couper. Le nom qui s’affiche est impersonnel : mère. Ma femme a insisté pour que je le change mais j’ai toujours refusé. Je ne sais pas pourquoi, même si au fond je sais que je sais. Inutile de chercher des réponses ailleurs. Je suis toujours convaincu que son départ a précipité la chute des évènements. Peut-être que j’ai tort, peut-être pas. Le ressentiment est corrosif.
J’essaie de me remémorer les meilleurs souvenirs que je garde de mon père. J’ai du mal à en trouver. Tout ce que je trouve, ce sont des excuses à ce qu’il est devenu : un étranger à lui-même et à sa famille, un père qui a oublié d’où lui venait sa source de résilience et sa force de se réveiller à 5h du matin et rentrer à des heures impossibles, sans se plaindre, sans en vouloir au destin de sa condition de fonctionnaire qui espère le repos dans sa pension de retraite et l’amour des siens : ses enfants. Il ne me rend pas fier sur ce point mon cher papa.
Il va me manquer. Je le sais. Vivant, il me manquait énormément et je ne me l’avouais pas. Décédé, je me souviendrai de lui à chaque fois que je risquerais de fléchir. Il sera mon inspiration. De ses erreurs, j’apprends tous les jours. De ses victoires, il me rend fier. Je fais l’introspection de ce que je suis en train de devenir au boulot, le constant me fais peur. Le parcours de mon père m’a appris, ses hauts et ses bas, du moins ce que j’en sais et ce que j’ai constaté, la définition de ce qu’est c’est le succès vas au-delà de ce que les livres de développement personnel et de richesse des temps actuelles tentent de nous faire ingurgiter : le privilège d’être en paix avec sa conscience.
Il est dix sept heures et des poussières. Les appels se sont arrêtés. Ceux qui ont essayé de me joindre en ont eu marre de mon silence. Ou peut-être qu’ils le respectent. Un message non lu de ma femme est figé sur mon écran. Depuis midi. Je ne l’avais pas remarqué. Je débloque et lu le message. Il est bref. Comme toujours. « Une voiture l’a happé au tournant d’un carrefour ». Adieu immortel.
