La corde autour du cou

Alice, la trentaine, sculpte des photos éparpillées sur ce qui fût autrefois son lit conjugal. Ce sont les photos de mariage ; qu’ils étaient beaux ! Si jeunes et si insouciants. Ils avaient foi en cet amour qui devait les lier à jamais. Depuis quelques années, son mari Paul, lui aussi dans la trentaine, rentre souvent ivre au petit matin ou tard dans la nuit et fait la misère à sa femme et à leurs deux fils, l’aîné, Samuel, a 7 ans et le cadet, Chris, 4 ans.

Il y a quelques jours, Alice visionnait un documentaire sur les relations toxiques qui explique que dans ce genre de relations, chacun possède des traits toxiques. Son seul délit est d’aimer trop son bourreau. Ce que les scientifiques appellent le syndrome de Stockholm. Elle est dépendante de cet homme qui ne se gêne pas pour salir son image. Il raconte qu’elle est infidèle. Il la traite de tous les noms et n’hésite pas à la violenter même devant ses fils qui pleurent, impuissants. Pourtant, Alice est restée au côté de son homme. Elle lui trouve milles excuses et lorsque vient l’idée de divorcer, elle la rejette immédiatement.

Une fois de trop

Alice a appris par une amie que son mari entretient une liaison avec une jeune fille de 20 ans depuis 6 mois. Tard dans la nuit, elle a attendu son mari pour accuser le coup. En guise de réponse, elle a reçu une gifle magistrale la condamnant à se mirer dans le silence. Inconsolable, elle a passé toute la nuit et les jours suivants à pleurer sur sort. Ses collègues se sont posés des questions sur ses absences au travail. Elle a toujours ignoré leurs appels et leurs messages ; ils ne pourront pas comprendre. Personne ne pourrait comprendre.

Elle a accumulé sept longues années de souffrances et d’illusions de voir son mari redevenir le prince charmant qu’il était autrefois. Hélas, il sombrait de plus en plus dans l’alcool et elle, dans une profonde dépression. Les autres victimes dans l’histoire sont ses enfants. Elle se sent indignes d’eux. Ils ne méritent pas une mère qui se tue à petit feu, se convainc-t-elle. Elle pense être la source de leur souffrance et que la paix reviendra quand elle ne sera plus de ce monde.

Sa décision est prise. Elle se donnera la mort tard dans la nuit lorsque les enfants seront couchés. Avant, elle les embrassera, essuiera les quelques larmes qui s’échapperont de ses yeux, après avoir gribouillé quelques phrases adressées à son mari sur un papier : « Occupe-toi des petits. J’ai assez souffert. Je n’en peux plus. »

Tard dans la nuit, elle essaie de ne pas trop penser au sort qui l’attend, elle risque de regretter son choix. Elle ajuste la table et accroche le bout d’une corde en haut d’une poutre haute qu’elle a faite installer dans sa chambre pendant la journée. Alice ne veut plus qu’une chose, que tout prenne fin. Sa dernière pensée est pour ses enfants. Elle les imagine adultes et épanouis, ce qui laisse un dernier sourire sur son visage. Elle pousse la table sous ses pieds, ce qui laisse un vacarme en se heurtant au sol. Espérant que les enfants n’ont pas été réveillés par le bruit, elle agonise sereinement en attendant que la mort vienne la délivrer de ses supplices.

Maman ?

Samuel, l’aîné, trouve difficilement sommeil. D’autant plus qu’il a vu sa maman pleurer à son chevet. Son petit cœur fait un grand bon quand il entend quelque chose se fracasser par terre. Armé de son courage et d’un pressentiment, il se précipite pour voir si sa maman va bien. Une affreuse scène s’offre à ses yeux : il voit sa maman qui ne bouge plus, une corde autour du cou. En proie à un immense chagrin, il crie, pleure et court alerter le domestique. Celui-ci délivre en hâte la mère et tente de la réanimer sous les yeux terrorisés de l’enfant. Le cadet dans un sommeil profond ne s’est pas réveillé, fort heureusement.

Comme si d’outre-tombe, elle entendait les pleurs de son fils, le corps inerte de la maman se remue légèrement. Le visage couvert de larmes, l’enfant se jette sur sa maman qui reprend peu à peu connaissance. Le domestique lâche un soupir, soulagé. A ce moment, Alice réalise tout l’amour que lui porte son fils et combien une telle mort aurait brisé ses enfants, ses petits chéris …

Après cette nuit, Alice a beaucoup travaillé sur elle. Après avoir retrouvé tous ses esprits, elle entreprend de vivre pour ses enfants et de rayer de sa vie Paul. Quelques mois plus tard, elle a obtenu le divorce. Son combat est loin d’être facile mais petit à petit, elle a retrouvé la paix et la joie de vivre aux côtés de ses deux braves fils.

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